25 juin 2024
Ghica Ghyka Ghika

Ghica, prince de Seine-et-Marne

Avant son unification au milieu du XIXe siècle, la Roumanie était coupée en deux : la Moldavie1 et la Valachie formaient deux principautés distinctes. Et il se trouve qu’un prince de ces contrées lointaines est enterré avec sa famille au Mée-sur-Seine, où Spyridon Généalogie a déménagé il y a quelques semaines. Nous allons essayer de comprendre son parcours.

Première partie : une vie princière

I Aux origines de la lignée

La famille Ghica puise ses origines dans les Balkans, plus précisément chez les Arvanites, un groupe ethnique grec de langue albanaise et de culture orthodoxe (contrairement aux Tsamides musulmans). La dynastie commence avec Gheorghe « Ier » Ghica. Ayant fait de bonnes affaires en Moldavie, celui-ci s’était rapproché de l’aristocratie locale, si bien qu’il fut nommé prince de la principauté par le grand vizir ottoman Mehmet Köprülü (toute la Roumanie ainsi que les principautés roumanophones de Moldavie et de Valachie étaient sous domination turque depuis des siècles). Gheorghe est prince de Moldavie pendant un an et demi, puis prince de Valachie pendant neuf mois. Malgré sa destitution en 1660, il a imposé les Ghica tout en haut de la société moldave.

Armoiries Ghica

Les deux siècles suivants verront pas moins de dix Ghica devenir princes de Moldavie ou de Valachie, tandis que les autres seront Grand Drogman (interprète-diplomate pour l’Empire ottoman), cumulant parfois les deux, ou occuperont des postes importants dans l’administration de la Roumanie unifiée, avec même deux Premiers ministres de Roumanie.

II Petit trône et grandes manœuvres

27 août 1807. Botosani, aujourd’hui en Roumanie, est alors une ville importante de la principauté de Moldavie, où ont l’habitude de séjourner les grands seigneurs, qui y disputent leurs parties de chasse. Et c’est ici que naît Grigorie Alexandru Ghica, futur « Grigore V », fils d’Alexandru « Bilboquet » Ghica et d’Elena Sturdza ; et surtout arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils de Gheorghe Ier, le premier prince Ghica.

Le jeune Grigorie passe sa jeunesse sous les règnes successifs des Phanariotes (d’origine grecque), du cousin de sa mère (et bientôt son beau-père) Ioan Sturdza, du gouverneur russe Kisseleff (occupation de 1828 à 1834), et du frère de sa mère, Mihail Sturdza. Le père de Grigorie n’est lui « que » grand orateur et grand chancelier de Moldavie.

Il épouse en 1825 sa cousine, une homonyme de sa mère plus âgée que lui, avec qui il a quatre enfants : Ecaterina, Grigorie (Constantin), Ioan et Alexandru. En 1835, il divorce d’Elena pour épouser Ana, qui lui donne également deux enfants (Aglaia et Natalia), mais meurt dès juin 1839.  

Grigore V Ghica – domaine public

La révolution roumaine (inscrite dans le Printemps des peuples de 1848), culturelle et sociale, est l’occasion pour Grigorie, membre du « Parti national » opposé au pouvoir en place, d’être du bon côté de l’histoire. En effet, son oncle est destitué de son trône, et en mai 1849, le pouvoir ottoman met en place de nouveaux princes (pour une durée prévue de sept ans) : Barbu Dimitrie Stirbei en Valachie, et Grigorie Ghica en Moldavie, ce dernier devenant alors « Grigore V ». Ils se rencontrent à Constantinople (Istanbul) à l’occasion de leur investiture : tous deux sont d’accord avec la nécessité pour les deux principautés de s’unir.

Grigore est impliqué dans son rôle de « hospodar de Moldavie », comme on appelle alors le prince régnant, et mène un certain nombre de réformes. Il crée un ministère des travaux publics, mène des mesures contre les épizooties (l’équivalent des épidémies chez les animaux) qui déciment les troupeaux, favorise la production nationale en augmentant les droits d’entrée des marchandises, réglemente les rapports entre agriculteurs et propriétaires terriens, rétablit l’enseignement du roumain, supprime les restrictions imposées à tous les non-orthodoxes, et fait construire un certain nombre d’hôpitaux.

Toutefois, la guerre de Crimée, opposant l’Empire russe à l’Empire ottoman allié aux puissances occidentales, le fragilise et surtout réduit son pouvoir et son champ d’action, puisque la Moldavie et la Valachie sont désormais sous administration russe. Le 16 juillet 1856, son mandat de prince prend fin comme prévu, et l’Empire ottoman, bien aidé par un « tribut » de 80 000 ducats, nomme Teodor Bals. Bien plus conservateur que son aîné et contre l’union des principautés, il s’emploiera à saboter le travail de Grigore V, jusqu’à sa mort soudaine neuf mois plus tard.

III L’exil sans le royaume

Grigore, lui, n’est plus prophète en son pays. Riche toutefois, il gagne la France, où il a fait une partie de ses études et dont il est tombé amoureux. À Paris, il est mal accueilli par Napoléon III, qui lui reproche des positions ambiguës pendant la guerre de Crimée. Il aura donc bien peu d’avantages, et n’occupera aucune fonction, même honorifique, dans son pays d’accueil.

Il épouse dans le Ier arrondissement de Paris une Française, Euphrosine Leroy, rentière et veuve de 39 ans, originaire de Conches-en-Ouche, dans l’Eure, devant leurs amis français : Augustin Louis Massion, notaire ; Marie Amédée Orcibal, avocat ; Pierre Louis Albert Baude, employé au ministère des Finances ; et Ferdinand Fouques-Duparc, propriétaire. Il reconnait à cette occasion son septième et son huitième enfant, nés en Moldavie pendant son mandat de prince. Le couple vit entre ses appartements parisiens (3 rue de l’Isly, 13 boulevard des Capucines), l’hôtel Richemond, et leur propriété du Mée-sur-Seine, village dont la population est « en grande partie bourgeoise et rentière », selon sa monographie communale de 1888.

Archives de Seine-et-Marne

Cette grande demeure seine-et-marnaise sera la dernière du prince, qui se suicide trois jours avant son cinquantième anniversaire, le 24 août 1857, vers neuf heures du soir d’une balle dans la tête. Le lendemain midi, son Jean Alexandre Vaillant, professeur à Paris, 53 ans, et son notaire Jacques Alexis Costeau, notaire à Melun déclarent que « Son Altesse sérénissime le prince Grégoire Ghyka, ex-hospodar de Moldavie, chevalier grand’ croix de plusieurs ordres, âgé de 50 ans né à Botochany en Moldavie le 15 août 1807, marié à Madame la Princesse Marie Prudence Euphrosine Leroy, qui lui survit, le 9 octobre 1856 à la mairie du premier arrondissement de Paris, fils de défunt Son Altesse sérénissime le Prince Logothète Alexandre Ghyka et de défunte la Princesse Hélène Stourza, est décédé au Mée en son domicile ». Un an après sa mort, la Moldavie et la Valachie sont réunies pour former la Roumanie, ce pour quoi il avait toujours milité.

SECONDE PARTIE : HERITAGE ET FORTUNES DIVERSES

Le prince Ghyka laisse donc derrière lui huit enfants légitimes en vie :

  • Ecaterina, 30 ans
  • Constantin, 29 ans
  • Ioan, 27 ans
  • Alexandru, 26 ans
  • Aglaia, 21 ans
  • Natalia, 20 ans
  • Grigore, 6 ans
  • Ferdinand, 4 ans

Ceux-ci sont promis, malgré le déclassement et l’exil de leur père, à un destin politique et/ou militaire important, et il en va de même pour leur descendance. Pour autant, chacun empruntera son propre chemin.

I Branche Ghica-Sturdza (premier mariage)

On connait bien peu de choses sur la vie d’Ecaterina (1827-1890), si ce n’est qu’elle avait épousé un colonel, Nicolae Mavrocordato (1815-1865). Ils n’ont probablement pas eu d’enfants.

Grigore « Constantin » (1828-1874) devient conseiller à la cour de cassation moldave, et épouse Ecaterina Bals (1835-1913). Ils ont quatre enfants, dont Ana, l’aînée, Alexandru, mort tragiquement à Cannes à l’âge de dix-huit ans, Grigore dit « Tête de mort », et surtout Maria. Celle-ci épouse un officier du nom de Matila Costiescu ; leur fils unique, nommé également Matila, devient ambassadeur roumain à Stockholm, à Amsterdam, à Oslo, à Helsinki, à Copenhague, et surtout à Londres. Il fréquente les cercles littéraires anglophones et francophones et devient ami de Proust. Surtout, il est connu pour ses nombreux travaux sur le « nombre d’or ».

Matila Costiescu-Ghica, sa femme Eileen O’Connor, et ses enfants Maureen et Roderick (1935) – domaine public

Ioan (1830-1881) est ambassadeur à Istanbul, à Rome, à Saint-Pétersbourg et à Paris, ainsi que ministre des Affaires étrangères de Roumanie. Veuf à trente ans, il épouse en secondes noces Alexandrina Moret de Blaramberg (1836-1914). Ils ont cinq enfants : Grigore, qui meurt en bas âge, Alexandru dit « Rapineau » en raison de son goût pour la peinture, Gheorghe et Ella, qui meurent à vingt ans, et deux petits derniers qui resteront davantage dans l’histoire.

A gauche, Ioan Ghica (source : Armed), à droite, Alexandrina Moret de Blaramberg et son fils, Vladimir (source : Association Bienheureux Vladimir Ghika)

  • Vladimir Ghica (1873-1954), élevé dans le culte orthodoxe, devient catholique à presque trente ans, pendant son doctorat en théologie. Après avoir connu Toulouse, Paris et Rome pendant ses études, il retourne en Roumanie, et se consacre aux œuvres de charité. Dans les années 1920, retour à Paris, où il est nommé prêtre (il s’installe à l’église Saint-Ignace, puis dans un bidonville à Villejuif), puis il est envoyé en mission à travers le monde par le pape, qui le nomme « protonotaire apostolique ». Pendant la Seconde Guerre mondiale, il recueille les réfugiés polonais à Bucarest. En 1952, il est arrêté pour avoir fait parvenir au pape des rapports sur les persécutions du régime communiste en Roumanie, et jeté en prison, où il est torturé pendant trois ans avant de mourir à 81 ans. Il est reconnu martyr puis béatifié par l’Église catholique en 2013.

Vladimir Ghica

  • Dimitrie Ghica (1875-1967) suit son frère à Toulouse, Paris et Rome, mais a beaucoup moins d’attrait pour la religion. Il intègre rapidement des services diplomatiques à travers l’Europe, et participe en 1919 à la signature du démantèlement de l’Empire ottoman au profit des Alliés (Traité de Sèvres). Dans les années 1930, il est ministre des Affaires étrangères en Roumanie, soixante-dix ans après son père ! Son épouse est une lointaine cousine, Elisabeta Ghica, née à Vienne. Leur fille, Ioana « Manola » (que Paul Claudel appelle « la jolie princesse roumaine ») épouse le comte Pierre De Briey, gouverneur au Congo belge.   

Dimitrie Ghica – Photo-presse (BNF), domaine public

Alexandru (1831-1903), colonel dans l’armée roumaine, épouse Adella Rosetti, avec qui il a une fille, Lucia, qui meurt assez jeune, et deux garçons, futurs militaires comme lui. L’aîné, Grigorie, a une large descendance composée de magistrats et de médecins. Notons parmi ses enfants :

  • Ioan-Constantin Ghica (1900-1969), avocat. Sa fille Mona et son gendre Florian Budu ont réalisé un immense travail sur la généalogie des Ghica, et pas seulement sur la branche du dernier prince régnant, mais sur toutes les branches depuis Gheorghe Ier. Dans les années 1980, ils partent en Suisse avec Adela (la mère de Mona) et leurs trois enfants. Ceux-ci ont transformé leur nom de naissance « Budu » en « Boudoux », probablement par souci d’intégration.
  • Alexandru (1903-1982) est tristement célèbre pour avoir soutenu, dès les années 1920, un parti fasciste, la Ligue de défense nationale-chrétienne (Liga Apărării Național-Creștine), ainsi qu’une organisation terroriste, le Mouvement Légionnaire (Mișcarea Legionară). Emprisonné en 1937 lorsque le pouvoir royal lutte contre les légionnaires, il est libéré lorsque ces derniers signent une « confession de foi » assurant leur dévotion au souverain (ceci afin de mettre fin à l’assassinat des principaux chefs légionnaires). En 1940, Alexandru est nommé « directeur général de la Sûreté et de la Police de l’État » et organise le massacre de Jilava, soit l’assassinat de 64 prisonniers politiques dans la nuit du 26 au 27 novembre. Le coup d’État d’Antonescu en 1941 fait fuir près de 30 000 légionnaires, mais pas Alexandru, qui est immédiatement mis sous les verrous. Il y restera pendant vingt-cinq ans, et sera constamment surveillé par les services secrets communistes après sa libération.

Alexandru Ghica – domaine public

II Branche Ghica-Catargi (deuxième mariage)

Aglaia (1836-1903) épouse Lascar Raducanu Rosetti (1813-1872) malgré leur grande différence d’âge. À 17 ans à peine, elle lui donne un fils, Radu, qui fait une brillante carrière tant politique que littéraire. Son propre fils, Radu « R. » Rosetti, est un héros de guerre et un grand théoricien militaire. Il fera l’erreur d’accepter un poste de ministre sous la dictature d’Antonescu, ce qui lui coûtera de finir ses jours en prison après la chute de celui-ci. Après la mort de Lascar, Aglaia Ghica épouse un français, Antoine Allaux.

Radu R. Rosetti –  Casa familiei generalului Radu R. Rosetti

Sa sœur Natalia (1837-1895) fut elle aussi contrainte de se marier très jeune, dès ses quinze ans, avec Constantin Bals, qui était chef de la police. Le couple dura trois ans, jusqu’à ce qu’un duel au pistolet entre Constantin et le comte autrichien von Stolberg – décidé par la jalousie de l’un et la convoitise de l’autre à propos de Natalia – rende la jeune femme veuve avant son dix-huitième anniversaire. Elle épousera puis divorcera ensuite d’Alexandru Millo et du sénateur Gheorghe Filipescu, le tout parsemé de bien d’autres aventures éphémères.  

III Branche Ghica-Leroy

Grigore (1851-1889), homonyme de son père, est un des nombreux diplomates de la famille. Il épouse Maria Balaceanu à Istanbul, dont il a un fils et nombreux petits-enfants avocats et militaires.

Enfin, Ferdinand (1853-1933) est le plus français des Ghica. Triplement marié comme sa demi-sœur Natalia (à Alexandrina Catancuzino, mère de sa fille Ioana, puis Maria Percher-Galland, et enfin Susanne Baudoin de Saint-Etienne), il sillonne l’Hexagone : de ses plus jeunes années à Paris et au Mée-sur-Seine, on le retrouve ensuite propriétaire à Vichy (1901), résidant à Paris, villa Mozart (1908) ou recensé avec sa femme et ses cinq domestiques à Changé (Sarthe, 1911). Officier de la Légion d’honneur, il meurt à La Tronche, près de Grenoble.

***

À quelques pas de chez moi se trouve le cimetière du Mée-sur-Seine. On y trouve les sépultures de Grigore V Ghica, le dernier prince régnant ; d’Euphrosine Leroy, sa dernière épouse ; de Ferdinand, son dernier fils ; de Marie Percher-Galland, la deuxième femme de Ferdinand ; de Dimitrie, son petit-fils ; d’Elisabeta Ghica, la femme de Dimitrie ; son petit-fils Alexandru (le fils de Constantin) ; juste en face, sous un arbre, reposent les membres d’une autre branche Ghica, dont le plus célèbre, Nicolas, est mort en duel, gisant sur un rocher à Fontainebleau.

Je me suis fendu d’une visite à ces têtes couronnées, déchues et oubliées, le temps de balayer la neige qui cachait leur nom et de découvrir l’imposante stèle, recluse au fond du cimetière.

Paradoxalement, ceux qui occupent l’édifice le plus remarquable du cimetière n’étaient même pas mentionnés dans la monographie communale du village de 575 âmes (plus de 20 000 aujourd’hui), éditée en 1888.

Sépulture de la famille Ghica – collection Spyridon Généalogie

SPYRIDON

Sources complémentaires :
Nicolae Popa, Prințesa Manola Ghica (interview), 1993
Michel Dauvergne, François Lethève, Le Mée-sur-Seine et son histoire, 1994
Dan-Silviu Boerescu, Natalia Ghica, femeia fatalăiubită un taînă de Alescandri – care a provocat un duel celebru, 2021
Postulatura, Catholique, roumain, prince Ghika, pour vladimirghika.ro, 2022
Marie-Gabrielle Leblanc, Vladimir Ghika : « Une profondeur qui rayonnait », 2023
Bienheureux Vladimir Ghika (site)
Et surtout, Ghyka.net (2007), le site sur la généalogie complète de la famille Ghica, édité par Florin Budu et Mona Ghica, l’arrière-petite-fille du prince Grigore V.

  1. La principauté de Moldavie, dont traite cet article et qui correspond aujourd’hui à la partie Est de la Roumanie, diffère de la république de Moldavie actuelle ↩︎

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *