21 avril 2024
Courrier de Lyon

Courrier de Lyon : l’interminable combat de la famille Lesurques

Restons à la maison, en revenant sur une affaire locale devenue une erreur judiciaire de référence

La France postrévolutionnaire

Erreurs judiciaires

Le procès des agresseurs du courrier de Lyon a fait date. Pourtant, il n’est ni le procès du siècle, ni même celui de la décennie, car il fut éclipsé par les procès institués pendant la Terreur, entre 1792 et juillet 1794, mille fois commentés, romancés, scénarisés. Il est, par contre, un des premiers exemples de contradiction judiciaire à laisser une trace dans l’histoire. On peut tout de même citer quelques précédents avec les affaires Monnérat (confondu avec une personne ressemblante, et condamné à vingt mois de prison), Lévy (condamné à mort sur la base d’un témoignage approximatif et visé, et malgré un solide alibi et des témoignages en sa faveur), et Calas (condamné à mort sans preuve par intérêt religieux).

Supplice de la roue – Larousse

La peine de mort

Si les modes d’exécution sont variables, on voit dans les deux derniers exemples que le supplice de la roue est à la mode au XVIIIe siècle : le condamné est attaché à une roue, et on décide quels membres lui seront brisés, avant de le laisser à l’agonie, puis d’offrir son cadavre en exposition aux villageois pendant parfois des mois. Peu de temps avant l’affaire du courrier de Lyon, c’est la guillotine qui est mise à l’honneur pendant la Révolution française : elle restera la vedette jusqu’à l’abolition totale de la peine de mort, excepté pour les militaires, qui sont, eux, fusillés.

L’idée de l’abolition, justement, pointe le bout de son nez en 1757, trois ans après l’exécution d’Hirtzel Lévy, cité plus haut. Si à Paris on y pense, c’est en Toscane, d’après les idées du philosophe Beccaria, qu’on verra immédiatement du concret, avec officiellement la première abolition de la peine de mort dans un état souverain le 30 novembre 1786. La justice française, elle, continue à s’adjuger le droit de vie ou de mort sur chacun jusqu’au 9 octobre 1981. Joseph Lesurques n’y coupe pas : il est guillotiné le 3 octobre 1796, trois ans et demi après Louis XVI.  

Généalogie d’un condamné

Ledit Lesurques est né Hugo Nicolas « Joseph » Lesurques, à Douai, près de Lens, le 1er avril 1763. Il est recensé comme employé, puis négociant. Il descend quasiment exclusivement de familles du Nord-Pas-de-Calais, ses deux parents étant nés comme lui à Douai. La seule branche distincte est celle de son grand-père maternel, Sébastien Lacour (ou Delacourt), cocher de la Marne, qui déménage à Lille dans les années 1710.

Son père était le charpentier Thomas Joseph Lesurques, sa mère Reine Josèphe Lacour, nés tous les deux en 1723. Ils avaient eu six enfants sur le tard, dont Joseph était le cinquième.

Joseph est caractérisé comme blond aux yeux blonds, avec un long nez, une cicatrice sur le front, un doigt estropié à la main droite (suite à un accident de fusil), et mesurant 1m70.

Portrait de Joseph Lesurques par son ami, le célèbre peintre Hilaire Ledru

Il épouse Jeanne Joseph Campion en 1790 à Douai. Ils ont trois enfants :

  • Flore Mélanie Augustine Lesurques, en 1790
  • Alexandre Joseph Lesurques, en 1793
  • Madeleine Virginie Lesurques, en 1795

À 32 ans, il s’est assuré un certain confort financier, par son travail mais aussi par quelques habiles transactions. Il a quitté Douai pour la capitale juste après la naissance de Madeleine, et est hébergé chez son cousin André Joseph Lesurques en attendant la possibilité de louer un appartement.

Le facteur n’est pas passé

Ce 27 avril 1796, le courrier Jean Joseph Excoffon, 46 ans, s’apprête à partir pour sa tournée, en compagnie de son postillon (celui qui, contrairement au cocher, monte le cheval qui tire la voiture) Philippe Nanteau. Ils transportent journaux, colis, courrier, mais aussi sept millions d’assignats, une monnaie conçue quelques années auparavant, confiés par la trésorerie nationale. Le courrier prend parfois des passagers : ce jour-là, le mystérieux Laborde prend place aux côtés d’Excoffon.

L’Attaque du courrier de Lyon, gravure de Paul Dufresne (1912)

Malgré les sommes transportées et la dangerosité des routes de France, sur lesquelles on recense quotidiennement des agressions, le courrier n’est pas escorté. Le chanceux Nanteau s’en sort indemne, car il descend à Villeneuve-Saint-Georges, où il est remplacé sur le cheval par Etienne Audebert, 26 ans. On retrouve le cadavre de ce dernier et celui d’Excoffon sur le bord de la route, à Vert-Saint-Denis, près du pont de Pouilly. Le mystérieux voyageur s’est, lui, volatilisé.   

Enquête express

Aussitôt que le juge Jean Beau est saisi de l’affaire, il est déterminé que les criminels sont les quatre hommes à cheval aperçus par de nombreux villageois de Lieusaint et de Vert-Saint-Denis le soir du drame. Il est également établi que le discret Laborde n’était pas un simple passager, mais un complice, identifié en réalité sous le nom de Joseph Durochat.

On ne parvient pas, pour le moment, à retrouver la trace de l’usurpateur, mais Etienne Couriol, qui a déposé des chevaux à Paris et sur qui l’on retrouve une partie du butin, est coincé. On en profite pour arrêter le maître d’hôtel Pierre Thomas Richard, qui le loge, ainsi que sa femme Monique Hermand, et sa maîtresse Marguerite Bréban, mais aussi leur ami Antoine Philibert Bruer, et le dénommé David Bernard, à l’origine, semble-t-il, du prêt des chevaux. Le juge Antoine Daubenton (1752-1815) sera chargé de l’instruction.

C’est une rencontre assez banale qui va changer le cours de l’Histoire. Le témoin Jean Charles Guénot, se rendant au bureau central du palais de justice, croise son ami d’enfance Joseph Lesurque. Ce dernier a le malheur de l’accompagner au bureau central. Là-bas, par un concours de circonstances incroyable, deux servantes d’auberge, voyant Guénot et Lesurques, affirment qu’il s’agit là de deux hommes présents à leur auberge de Montgeron le soir du drame. Ça paraît léger, mais ça suffira à précipiter Guénot et Lesurques dans l’infernal tourbillon judiciaire.

Deux semaines plus tard, les deux innocents sont interrogés, écroués, perquisitionnés, sans résultat. Près de quatre-vingts Douaisiens demandent à témoigner en leur faveur, mais on ne souhaite pas les entendre.

Monique Hermand et Marguerite Bréban, femme et maîtresse de l’accusé Richard, sont rapidement innocentées. Le 2 août 1796, le procès commence pour les six autres. Etienne Couriol, Joseph Lesurques, Pierre Thomas Joseph Richard, David Bernard, Antoine Philibert Bruer et Jean-Charles Guénot sont accusés de crime et de recel.

Procès et contre-procès

Procédure à sens unique

Les choses se gâtent rapidement pour Lesurques. Le témoignage erroné ayant conduit à son arrestation et celle de Guénot est confirmé ses auteurs, et appuyé par Marie Jeanne Guilbert, de Lieusaint, qui affirme avoir vu passer plusieurs fois Lesurques devant sa porte. Bien que plusieurs témoins à décharge soient capables de prouver l’impossibilité de Lesurques de se trouver sur le lieu du crime à l’heure dite, les noms des véritables assassins qu’on aurait confondus avec Guénot et lui étant même révélés par Marguerite Bréban, le procès est expédié, il faut des têtes à couper.

Guénot, qui est parvenu à convaincre les jurés de son emploi du temps, est acquitté, comme Antoine-Philibert Bruer. Pierre Richard, est condamné pour recel, mais innocenté pour le meurtre d’Excoffon et Audebert : il devra rembourser, faire deux ans de prison, et, en outre, être exposé sur la place publique pendant six heures. C’est un moindre mal, car Joseph Lesurques, Etienne Couriol et David Bernard sont eux condamnés à mort.

Remords et regrets

À l’annonce de la condamnation, Jeanne Campion, la femme de Lesurques, s’effondre. Et c’est Couriol, qui se sait pourtant coupable et condamné, qui va tout faire pour ne pas entrainer les deux autres avec lui, clamant leur innocence sans omettre sa propre culpabilité. Tous les appels sont rejetés, la peine capitale est confirmée. Couriol, jusqu’au chemin le menant à l’échafaud, continuera à clamer l’innocence de Lesurques. Le 30 octobre 1796, les trois condamnés sont exécutés.

Ultime lettre de Joseph Lesurques, dans laquelle il tente de prouver son innocence

Et comme dans un mauvais film, c’est le méchant de l’histoire, le juge Daubenton, qui cogite une fois qu’il a fait trancher le cou à deux innocents (et un coupable). Peut-être a-t-il surtout suivi le sens de l’Histoire, sentant que l’opinion, aussi bien celle de la presse que celle du peuple, défendait bruyamment l’innocence du pauvre Joseph Lesurques. Toujours est-il qu’il va reprendre l’instruction, et faire arrêter Joseph Durochat (le faux Laborde), mais aussi Pierre Pialin dit Vidal, et Jean-Guillaume « André » Dubosc, dénoncés depuis longtemps par Marguerite Bréban, et dont les identités sont confirmées par Durochat. Ils sont tous les trois condamnés et guillotinés dans les années qui suivent, ce qui suffit à réhabiliter, pour une partie de l’opinion, le pauvre Lesurques.

Une trace dans l’Histoire

Multiples tentatives de réhabilitation

La condamnation des coupables réels, si elle satisfait le peuple, ne soulage pas grand-chose chez la veuve et les filles de Joseph Lesurques (son fils a disparu en Russie). Alors, elles vont employer toutes leurs forces, soutenues par le repentant juge Daubenton, à faire réviser le procès, à coups de requêtes en révision, de lettres à Napoléon, de recherche de preuves, et de pétitions. Elles obtiennent quelques compensations financières, mais ça ne suffit pas, et après la mort de Jeanne Campion et de Flore Lesurques, Madeleine Lesurques continue seule, jusqu’à sa propre disparition en 1871.

Si l’on eût réhabilité LESURQUE, il eut fallu restituer à sa famille ses biens confisqués, capital et intérêt depuis plus de 60 ans, ce qui dit-on dépasserait deux millions. Cette importante considération a dû gravement influer sur l’arrêt de la Cour.

Article de presse, déc. 1868

Héritage d’un scandale

Depuis lors, des centaines de travaux ont été publiés sur cette affaire. Une vingtaine d’ouvrages en traitant spécifiquement sont conservés aux Archives départementales de Seine-et-Marne, là où l’attaque du courrier de Lyon a eu lieu, mais tous les documents judiciaires sont conservés à Paris, car c’est là que l’affaire a été jugée. Joseph Lesurques, lui, n’a toujours pas été officiellement innocenté par la justice.

Merci au personnel des Archives départementales de Seine-et-Marne pour leur aide et leur disponibilité.

Sources :
Bertin, Historique et révision du procès Lesurques, suivis des rapports de MM. Zangiacomi, Laboulie et Canet, 1851
Gaston Delayen, L’Affaire du courrier de Lyon, 1926
Arthur Bernède, L’Assassinat du courrier de Lyon, 1931
Douaisis-Généalogie n.27, 3e trimestre 1998

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