25 mai 2024
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Enfants abandonnés : que racontent les archives ?

En avant pour de nouvelles sources généalogiques, cette fois dans les archives de l’Assistance publique

J’avais pour projet de vous emmener faire un tour des Archives de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (AP-HP), et de fouiller dans les dossiers individuels des enfants assistés. Or, ces « archives de l’assistance publique » ne concernent que le versant administratif et institutionnel ! Je m’en suis aperçu, heureusement, en préparant ma visite, et non sur place. Du coup, changement de destination, et direction les Archives de Paris pour suivre, comme prévu, le parcours des enfants de l’Assistance !

Un peu de contexte : quels enfants, quelle assistance?

La première institution relative aux enfants abandonnés est mise en place en 1612 : l’Hospice de la Pitié, accueillant les indigents, les enfants d’indigents, et les orphelins, grâce notamment à la volonté du prêtre (Saint) Vincent de Paul. Suivront d’autres établissements, avec chacun ses règles et son public (selon l’âge, la provenance, la situation), jusqu’à ce que tous se rejoignent, en 1838, pour former l’Hospice des enfants trouvés et orphelins.

Celui-ci accueille les enfants assistés, qui est le nom générique, et qui désigne, en même temps ou successivement : pupilles de l’Assistance, pupilles de l’État, enfants trouvés, enfants abandonnés, orphelins pauvres, enfants moralement abandonnés (12-16 ans), enfants hospitaliers, enfants en dépôt (peuvent être repris sous conditions), enfants temporairement accueillis, enfants recueillis temporairement, enfants secourus (aide financière), enfants en garde, enfants surveillés.

Hospice des enfants trouvés, rue Denfert-Rochereau, Henri Pottin, Musée Carnavalet

À la fin du XIXe siècle, on parle uniquement des enfants assistés, des enfants en dépôt, qui deviennent enfants assistés si l’on ne revient pas les chercher, et des enfants moralement abandonnés, catégorie spécifique aux adolescents. Chaque individu recueilli se voit attribuer un numéro de matricule unique; les nourrissons ont également droit à un collier individuel, afin de ne pas les mélanger.

Faire le déplacement

Se rendre aux Archives…

C’est en prenant la ligne 11 jusqu’à Porte des Lilas que vous trouverez ce grand bâtiment, à quelques pas du métro, et qui rassemble tout un tas de documents en rapport avec Paris et l’ancien département de la Seine. Pas de surprises ici, où le fonctionnement est celui de la plupart des services d’archives départementales. L’inscription est gratuite, rapide, et ne demande rien d’autre qu’une pièce d’identité. Une fois la formalité terminée, et vos affaires mises au casier (comme partout), direction la salle de lecture !

Archives de Paris – Henri Gaudin/Marc Verhille/Ville de Paris

…en ayant préparé sa visite en amont

Cependant, pour venir chercher le dossier d’un enfant de l’Assistance, pas question de se précipiter, car on risquerait de perdre beaucoup de temps sur place en ne préparant pas sa visite – et selon l’heure à laquelle vous arrivez, celui-ci vous est compté, puisque les commandes de documents ne sont prises que jusqu’à 16h30.

Il s’agira ici de trouver la cote des documents qui nous intéressent, et ce n’est pas une mince affaire pour les non-initiés. On va d’abord, à partir du nom et de l’année de naissance de l’enfant, fouiller dans les registres alphabétiques : https://archives.paris.fr/s/12/enfants-assistes/?. Pour un enfant né, par exemple, en 1895, on va commencer par fouiller tous les registres de cette année-là, puis, en cas d’absence de réponse, faire ceux de l’année 1896, et ainsi de suite jusqu’à douze ans après la naissance.

Quand on tombe sur le nom de l’enfant, on relève son numéro de matricule, qui va nous servir à trouver la cote du document. Les Archives de Paris ont facilité le travail, en dressant un inventaire complet des cotes regroupées par matricules. C’est dans ce document qu’on va pouvoir la trouver.

Une fois la cote relevée, pas besoin de la réserver, tout se fera sur place.

Cas pratique

J’ai consulté le dossier de deux enfants, mais j’ai choisi de seulement parler dans cet article de celui de Luc Camille Leguin (ou Lequin, selon les documents), un jeune soldat inscrit sur le monument aux morts de Lieusaint, dont je dresse la biographie dans Morts pour la France de Lieusaint (1914-1918) et autres personnages honorés par la ville. C’est sur son registre matricule qu’il est indiqué, à l’emplacement réservé au nom des parents : « Enfant assisté de la Seine ».

On trouve son nom par deux fois : au registre des enfants en dépôt (janvier 1881, matricule 290), et à celui des enfants assistés (février 1881, matricule 65591). Si le premier nous donne une indication sur la date de l’abandon, c’est le second qui va nous donner la clé pour accéder au dossier, comme vu dans le paragraphe précédent.

Aux Archives de Paris, c’est dans une petite salle à part que l’on consulte les dossiers. Accompagné par le président de salle, qui s’occupera d’extraire le dossier de la boite qui en contient une cinquantaine, je me retrouve avec dans les mains plusieurs feuillets uniquement consacrés à la situation du nourrisson.

Extrait de la fiche d’admission de Luc Camille Leguin – Archives de Paris

Synthèse du dossier

Le dossier contient plusieurs documents indépendants, que nous n’allons pas détailler dans leur ordre de classement, mais en triant les informations de manière chronologique.

  • Le bulletin de naissance ne nous apprend rien de plus que l’acte de naissance qu’on peut trouver dans les archives de Paris numérisées : Luc Camille Leguin est né le 24 septembre 1880 à Paris, au 7 rue de la Villeneuve, de Marie Camille Leguin, couturière, et de père non dénommé. 
  • La lettre du chef de division de l’Assistance publique au maire du IIe arrondissement est purement administrative (elle réclame un acte de naissance) et n’indique rien de plus.
  • Le « bulletin de renseignements » est un élément majeur du dossier : il donne un tas d’informations biographiques, mais pas que, dont voici l’essentiel. Luc Camille Leguin, de sexe masculin, né le 24 septembre 1880 à Paris, 2e arrondissement, non baptisé, fils naturel de Marie Leguin, disparue. Celle-ci a accouché au 7, rue de la Villeneuve, et a confié le bébé à dame Hartmann, au 50 rue des Trois-Frères, avant de disparaître. Marie a environ 24 ans, et née à Tréguier (Côtes-du-Nord), fille de brasserie, a vécu en dernier lieu au 8 boulevard Bonne-Nouvelle. Elle n’est pas mariée, on ne connaît pas le père de l’enfant, et on ne sait pas ce qu’elle fait à Paris. Elle a auparavant obtenu un secours de 245 francs. C’est la dame Hartmann, femme Lecor, domestique, qui a présenté l’enfant, confié sans acte de naissance. Elle n’est pas apparentée à la mère.
  • En couverture du dossier figuraient déjà plusieurs informations majeures : l’enfant a été « mis en dépôt » le 21 janvier 1881 par « la femme Hartmann » via le commissariat. Il a été placé aux enfants assistés dès le 2 février.
  • Son attestation d’admission reprend, en conséquence, les mêmes informations
  • Le document suivant est une lettre de la fin du mois de janvier 1881, et fait état d’une enquête sur les circonstances de l’abandon. On y apprend que trois jours après la naissance de Luc, Mme Mittelhauser, alertée par la situation de la mère – celle-ci vit dans un sous-sol rue de Villeneuve – lui propose un appartement au 8 boulevard Bonne-Nouvelle, ce qu’elle accepte. Mme Leguin est renvoyée de l’appartement début janvier 1881 (« il y a 8 jours »), après avoir déposé au mont-de-piété (soit au prêteur sur gages), les draps neufs donnés par Mme Mittelhauser, ainsi que la machine à coudre payée par ses amis. Le vendredi 21, Mme Mittelhauser déclare au commissariat ne pas vouloir engager de poursuites mais seulement récupérer son bien. Mme Leguin dit alors habiter chez Mme Gruet, au 14 rue Coquellier. Les mêmes époux Gruet, interrogés, affirment qu’ils ignoraient qu’elle était sans domicile. Mme Leguin était supposée aller chercher son enfant, en dépôt à l’Assistance publique, le 22 janvier à 12h, mais il lui est impossible de le reprendre, car elle n’a « aucun moyen d’existence ». Les époux Gruet lui conseillent de le laisser à l’Assistance, car elle n’a ni domicile ni ressource, et que son enfant mourra de faim, « comme cela a déjà failli arriver ». L’auteur de la lettre ne prend pas de pincettes : « Mme Leguin n’est digne d’aucun intérêt et a montré peu de cœur aux observations que je lui ai faites ». Elle s’est présentée à l’hospice le 24 janvier, et a demandé un délai de 5 jours pour demander à sa propre mère de quoi subvenir aux besoins de l’enfant. Comme on ne l’a pas revue, on peut imaginer qu’elle n’a pas obtenu de réponse favorable.
  • Le 10 février 1881, un médecin de l’Assistance autorise le déplacement du nourrisson dans une famille à la campagne, mais insiste sur le fait qu’il devra être nourri au biberon.
  • La lettre de la préfecture de police du 15 février 1881, qui fait le rapport d’une enquête menée afin de retrouver Marie Camille Leguin, la mère, reprend pas mal d’informations qu’on possédait déjà à la lecture des autres documents. On peut seulement ajouter qu’elle a séjourné à « l’asile de nuit » du 253 rue Saint-Jacques, du 8 au 10 janvier 1881. L’enquête n’a pas abouti, et Marie Leguin reste introuvable.
  • Le premier document figurant dans ce dossier est celui qui traite de l’événement le plus tardif : on y apprend, à l’occasion de la « rupture de son collier » à l’usure en 1884 (il est donc âgé de 3 ans), que le petit Leguin a été placé dans une famille de Crux-la-Ville (Nièvre), chez « Riche, femme de Jault », qui est sans doute Françoise Riche (44 ans), femme du vannier Claude Lejault (55 ans).

À partir de là

J’avais déjà pu écrire une partie de la biographie de Luc Camille Leguin, notamment à l’aide de son registre matricule, car ceux-ci fourmillent toujours d’indices sur la vie des soldats : son mariage dans la Nièvre, son exemption du service militaire, son départ au front en 1915, ses nombreuses blessures, et sa mort tragique à 38 ans. Je sais également qu’il a vécu à Lieusaint juste avant la guerre, c’est pour cela qu’il figure dans mon livre. Et grâce à l’Assistance publique et ses (riches) archives, je peux maintenant reconstituer les pièces manquantes au puzzle, qui m’indiquent les conditions de son abandon, mais aussi comment il s’est retrouvé à 200 kilomètres de Paris.

Vous l’avez bien compris : si vous avez un enfant abandonné dans la famille, et que vous voulez en savoir plus, allez consulter son dossier… ou demandez-moi !

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