26 février 2024

Auguste ou La famille décomposée

Cet été, je vous avais proposé un article sur les enfants abandonnés – comment retrouver leur dossier, quelles informations y figuraient, etc. J’avais alors consulté deux fichiers nominatifs de l’Assistance publique, et vous avais présenté le premier, celui de Luc C. Leguin, en guise de « cas pratique ». Voici aujourd’hui le second, qui me touche plus personnellement, puisqu’il concerne le frère aîné de mon arrière-grand-père.

Garçon des forêts, fille de la ville

Auguste François Scheidler naît le 1er avril 1895 à Saint-Maur-des-Fossés, dans le Val-de-Marne. Comme son nom de famille le laisse deviner, c’est plus à l’Est qu’il faut chercher ses origines. Si la famille de sa mère est historiquement établie près de Nancy, les Scheidler viennent, eux, d’un endroit reculé et méconnu : le pays de Bitche ou Bitscherland. Cette part excentrée de la Lorraine, faite essentiellement de forêts et de petits villages perdus, est connue pour qu’on y meure de froid l’hiver. Lengelsheim, où est né le père d’Auguste, et Schweyen, où sont nés son grand-père et son arrière-grand-père, ne font pas exception.

Pays de Bitche – worldelse.com

Après la guerre (1870-1871), le jeune Nicolas a toutes les raisons de quitter sa terre : ses parents sont morts depuis longtemps, et l’Allemagne a pris la Lorraine à son propre compte. Il file dans les Vosges, où il rencontre à Rouceux une jeune fille de berger, Hortense Henry, elle aussi lorraine, elle non plus n’ayant pas l’intention d’apprendre l’allemand. Ils s’y marient le 4 juin 1879. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que leur existence conjugale ne sera pas un long fleuve tranquille.

Père empêché

Bien avant Auguste sont nés d’autres enfants. Le premier, Émile Henry Scheidler, un grand garçon aux cheveux aussi sombres que le noir de ses yeux, voit le jour le 9 avril 1880 à Rouceux, moins d’un an après le mariage de Nicolas et Hortense. Le deuxième, Louis Scheidler, naît le 27 février 1884. C’est entre la naissance de Louis et celle de sa première fille, Jeanne, qu’Hortense datera plus tard le moment où elle a commencé à « élever ses enfants toute seule ». Alors, une fois que la petite est là, elle part. Avec son bébé, bien sûr. Mais sans ses deux petits garçons de 2 et 6 ans.

Hortense, avec Jeanne sous le bras, fuit en région parisienne, bien qu’elle ne semble pas y avoir d’attaches familiales, puisque tous les siens sont de l’Est, et qu’elle n’y sera pas hébergée par quiconque. Alors pourquoi si loin ? Cela me rappelle d’anciennes recherches, où des femmes seules (avec ou sans bébé) quittaient leur région lointaine pour la capitale. Il était sans doute plus simple de trouver une situation correcte pour une femme seule à Paris qu’en province.

C’est là que ça se complique : non contente d’avoir laissé ses deux fils et d’avoir embarqué sa fille dans un périple peu viable pour un nouveau-né, Madame… tombe enceinte à nouveau. Une fille dont je n’ai pas encore trouvé le prénom nait en 1888 (elle est toujours vivante au moment de la naissance d’Auguste), et est suivie par un petit François André, en 1891, à Solers (Seine-et-Marne), à la santé fragile.

En l’absence du père – Archives du Val-de-Marne

Dès lors, une question : qui est le père de ces enfants, et de ceux qui vont suivre ? Sûrement pas Nicolas, qu’elle déclare « absent » à chaque naissance… et qui va pourtant donner, sans le savoir, son nom à plusieurs marmots. Comme Hortense et lui ne sont pas divorcés, il est impossible pour un autre homme de se revendiquer père des enfants ; il serait également très mal vu qu’ils soient déclarés « de père inconnu » alors qu’Hortense est une femme mariée. Le plus simple est donc de faire passer Nicolas pour « absent » ou même « père empêché » et de nommer les enfants Scheidler.

Hortense trouve un peu de stabilité, avec un emploi de blanchisseuse du côté de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), où elle s’installe avec Jeanne, son autre fille, et François, au 13 rue du Chemin Vert. Et, cela va sans dire, la mort du petit garçon avant ses deux ans vient bousculer cet éphémère équilibre.

Un de trop, un de moins

Le drame n’empêche pas la vie de continuer à se manifester. Dès 1894, Hortense retombe enceinte, et accueille l’arrivée d’Auguste, le 1er avril, comme une mauvaise blague. Pendant l’été, alors que l’enfant n’a que 3 mois, elle le remet entre les mains de l’Assistance publique, où il est accueilli sous le numéro 119687 en tant qu’enfant LÉGITIME d’Hortense et… Nicolas Scheidler.

Voici ce qui dit le dossier de l’Assistance à son sujet : Auguste François Scheidler, de sexe masculin, né le 1er avril 1895 à Saint-Maur, département de la Seine, enfant légitime, accouchement à domicile, à baptiser. Il est précisé que « le mari de Mme Scheidler sous le nom duquel l’enfant a été déclaré a disparu depuis dix ans » et que « Mme Scheidler a sollicité des secours qui lui auraient permis d’élever son enfant comme les trois aînés » à trois reprises, étant ainsi « forcée d’en faire l’abandon ». On apprend qu’Hortense est logée à Saint-Maur pour 100 francs par an, elle qui perçoit en moyenne 2,50 francs par jour pour son travail.

Bâtiment de l’Assistance publique, du parvis Notre-Dame – Charles Marville, v. 1867

Cet abandon soulève de nombreuses interrogations. D’abord, comment cette femme est-elle passée à travers les filets de la rigueur administrative autant de fois et pendant si longtemps ? D’autant qu’elle n’a pas fini, puisqu’elle déclarera encore deux enfants comme étant de Nicolas Scheidler (François en 1896 et Germaine en 1899), alors même qu’elle affirme lorsqu’elle abandonne Auguste que son mari a disparu depuis dix ans… Ensuite, pourquoi abandonner définitivement cet enfant alors qu’elle va retomber enceinte dans la foulée, et pour cette fois garder l’enfant et s’en occuper ? Il est peu probable que ses prétendus « problèmes financiers » aient changé du tout au tout en quelques mois, alors tout porte à croire que c’est la paternité d’Auguste qui est en cause…

En outre, en faisant un tour du côté des Vosges dans les années qui suivent, on s’aperçoit que Nicolas y vit toujours avec ses aînés, et qu’il proclame que sa femme a disparu depuis dix-huit ans !

La larme à l’œil

Que devient l’enfant une fois déposé par sa mère au milieu des milliers de bambins ? Il est baptisé, vacciné (car il ne l’était pas jusque là), et envoyé dans une famille à la campagne. Une famille… pour l’instant. Car dans les faits, l’enfant va plutôt être baladé d’une maison à l’autre :

  • août 1895 : à 4 mois, chez les Mercier à Foissy-les-Vézelay (dans l’Yonne)
  • 1906 : à 11 ans, chez Louis Ulriche et Léontine Coureau (toujours à Foissy, avec un garçon de sept ans, Ferdinand Duranton)
  • chez les Rousseau à Tharoiseau (à 8 kilomètres de Foissy). Il est déjà assigné aux travaux agricoles.
  • mars 1911 : à 16 ans, chez Ambroise Rabot, Augustine Ballièvre, et leurs deux enfants. Il est le domestique de la famille.
  • juillet 1911 : à 16 ans, chez Ferraud à Vézelay (à 8 kilomètres de Tharoiseau). Il travaille également chez Moreau et Terrier à Montillot (à 9 kilomètres de Vézelay).
  • mars 1914 : à 19 ans, chez Moiron à Montréal (à 30 kilomètres de Montillot).

La Première Guerre mondiale va bouleverser le monde, mais aussi la vie d’Auguste, qui quitte pour la première fois sa campagne. Ce grand gaillard d’1m71, avec cette cicatrice au front dont on aurait aimé connaître l’origine, ses yeux bleus et ses cheveux châtains, sa petite bouche aux lèvres à peine perceptibles, rejoint l’armée à ses vingt ans. Comme tous les hommes nés entre 1894 et 1898, il débarque en pleine guerre, vierge de tout entraînement militaire.

Il en revient vivant, mais pas indemne : le 19 juillet, lors d’un combat dans la forêt de Risse (Marne), un éclat d’obus lui a laissé une plaie à l’œil droit et décoloré la pupille. Cette plaie provoque chez le jeune homme un écoulement de larmes continu. Chacun y lira la symbolique qu’il voudra…

L’importance d’être Inconstant

Ce faisant, Auguste trace sa route, et rien ne sera plus jamais comme avant. Il quitte ses « maîtres » et sa campagne définitivement, mais ne rompt pas tout à fait avec le décor de son adolescence, puisqu’il épouse Renée Claudine Droin, née à quelques kilomètres de Vézelay. Ils s’installent à Créteil, où ils travaillent comme maraîchers pour les parents de Renée, puis à Maisons-Alfort, où Auguste est employé par « Alfortville gaz ».

Mais chez les Scheidler, on ne naît pas avec le gène de la stabilité, encore moins avec une enfance aussi rude que celle d’Auguste. Alors, après cinq ans de vie commune (et quatre déménagements), celui-ci laisse Renée à Maisons-Alfort pour batifoler du côté de Sucy-en-Brie, où il s’installe à Noël 1925 avec une gamine de 17 ans (Lucienne Galy)… l’âge qu’avait Renée l’année de leur mariage. Moins d’un an plus tard, Auguste est divorcé (de Renée), remarié (avec Lucienne), et attend son premier enfant.

Maisons-Alfort, la Grande Rue, vers 1921 – CPA-Bastille91

Malgré la constitution d’un nouveau foyer, il est vraisemblablement difficile de se fixer quelque part. Aucun des enfants d’Auguste et Lucienne ne nait au même endroit : Marcellin à Paris, Gilberte à Tournan-en-Brie, André à Melun, Simonne à Meaux (Seine-et-Marne)… La famille quitte Sucy pour Chevry-Cossigny (Seine-et-Marne) et retourne finalement dans le Val-de-Marne, à Créteil, en 1933. Auguste change encore de métier, devenant horticulteur, puis chauffeur personnel malgré son handicap visuel. La liste des adresses s’arrête là, avec la fin de ses obligations militaires.

Est-ce la présence de cette mère qu’il n’a connu que durant ses premiers mois de vie, et qu’il n’a sans doute jamais pu retrouver (l’a-t-il seulement cherchée ?) qui a poussé Auguste à revenir sans cesse dans le Val-de-Marne, à quelques kilomètres d’où Hortense a vécu pendant presque quarante ans ? En tout cas, ils mourront séparés de moins de quinze kilomètres, et à presque quatre ans jour pour jour d’intervalle, puisqu’Hortense disparait le 17 mars 1935 à Saint-Maur, et Auguste le 4 mars 1939 à Chevilly-Larue, sans qu’on sache très bien dans quelles conditions en ce qui le concerne. Il est enterré à Thiais, laissant derrière lui une veuve de trente ans et quatre enfants de sept, huit, neuf et onze ans. Qui devront apprendre, comme lui, à faire sans.

Spyridon

Sources complémentaires
Patrice Bourdelais, Le poids démographique des femmes seules en France (deuxième moitié du XIXe siècle), 1981
Dr Romain Jaillant, Astigmatisme – L’œil astigmate et ses traitements, sur Qualidoc, 2022

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