26 février 2024
bhv carte postale

Ces chers anonymes, épisode 2

Suite de notre folle enquête, partie de presque rien, soit quelques photos de famille et un patronyme plus que commun. Dans cet épisode, nous connaîtrons quelques avancées significatives, avec un envol inattendu pour un autre continent.

Soif d’aventure

Dans l’épisode 1, nous avions identifié un certain Lucien Roger (1902-1986), parisien, époux de Lucie Perrier et père de Jean Roger. Nous avions conclu à une vie paisible au 254 avenue Daumesnil, puisqu’il y était domicilié tant à l’heure de son mariage en 1930 qu’à sa mort cinquante-six ans plus tard.

Erreur ! La consultation de son registre matricule militaire, conservé aux Archives de Paris (18 boulevard Sérurier), nous dit tout le contraire. Si le document confirme un physique plutôt commun (cheveux bruns, yeux marron, visage ovale, front ordinaire, nez rectiligne) en dépit d’une stature au-dessus de la moyenne (1m72 contre 1m65), il nous informe surtout sur un parcours loin de ce qu’on pouvait imaginer chez un commercial du Bazar de l’hôtel de ville (BHV).

Lucien Roger, par R. Melcy – collection Spyridon Généalogie

D’abord, un service militaire pas de tout repos, bien qu’il ait cours, par chance, en temps de paix. Lucien est très vite envoyé dans la Ruhr (mai 1923 – janvier 1924), dans un contexte d’occupation de l’Allemagne par les pays victorieux de la Première Guerre mondiale, où il gravit quelques échelons jusqu’à celui de sergent. Il finit son service dans ce qu’on appelle les « régions dévastées », où tout est à reconstruire après les bombardements (Aisne, Somme, Nord, Pas-de-Calais, Marne, Moselle, Meuse).

Rentré chez lui, Lucien Roger débute une carrière de commercial, mais tourne bientôt en rond dans le confort monotone du 4e arrondissement. À 27 ans, il entame une longue route qui le mènera à Port-Gentil, au Gabon, où il rêve de faire fructifier ses affaires. Port-Gentil a longtemps été une colonie rudimentaire où les Français étaient pourtant installés depuis 1880 ; mais en 1927, c’est une ville en plein développement, avec l’installation de nombreux commerces français, mais aussi anglais et allemands. Lucien Roger va profiter de cette situation pour y faire son beurre. Après un court séjour à Brazzaville (Zaïre, aujourd’hui République démocratique du Congo), il rentre à Paris pour soigner des varices handicapantes à la jambe droite, sans doute causées par la chaleur, constante en Afrique équatoriale.

Insigne du 213e régiment régional – @patarcadius (eBay)

La suite, nous la connaissons : un mariage, (au moins) un enfant… et une affectation au 213e régiment régional en 1940. Les régiments régionaux rassemblent les « vieux », qui doivent garder les lignes arrières ; le 213 est celui de la banlieue sud de Paris. La caserne est constituée à la Tour-Maubourg (7e arrondissement). Après la défaite, le régiment se replie à Hautefaye, à 30 kilomètres d’Angoulême.

Plus beaucoup de nouvelles de notre homme entre la fin de la guerre et sa mort en 1986. Une adresse, seulement : le 8 octobre 1959,  il est domicilié au 9 avenue Libert chez son beau-père veuf, à Draveil, en Essonne.

Grand bazar et diverses fortunes

Au regard des premiers éléments, on pourrait croire que Lucien s’est fait tout seul, qu’il est devenu commercial à la force de son ambition. Surtout avec un père serrurier et une mère lingère… En fait, Louis Roger, le paternel, avait lui aussi du cran, et avait abandonné la serrure pour la comptabilité, jusqu’à être nommé secrétaire général du BHV ! Plus facile ensuite pour le fils de se faire embaucher comme agent commercial, tout comme son frère Charles (employé) et sa sœur Suzanne (caissière), qui épousera un autre employé, Alfred Mallet.

Arbre généalogique de la famille Roger – Spyridon Généalogie

La famille Perrier, celle de son épouse, n’est pas en reste : son père Léon, ancien courtier, avait sa propre entreprise de charpentes, menuiserie et serrurerie (peut-être Louis Roger travaillait-il pour lui ?), qu’il administrait avec son épouse et qu’il cède pour plus de trois millions de francs à la ville de Paris en 1931, à cause des nuisances causées par les travaux du métropolitain. On trouve parmi leurs filles et leurs conjoints respectifs quelques « employées de bureau » et « employés de commerce », mais l’histoire ne dit pas encore s’ils ont tous atterri au BHV.

Arbre généalogique de la famille Perrier – Spyridon Généalogie

Memory géant

Retournons à nos photos de famille. C’est très précisément 329 visages qu’il nous est donné d’observer sur les dix clichés qui constituent le fameux lot, un peu moins si nous ne gardons que les photos de mariage. Prêtons-nous donc à un jeu de patience : celui qui consiste à reconnaître des visages d’une photo à l’autre.

D’abord, un petit rappel : il y a un placement traditionnel sur les photos de mariage, qui va nous permettre d’identifier quelques liens entre les protagonistes. Les mariés sont au premier rang, au centre ; à côté d’eux, de chaque côté, leurs parents respectifs ; à côté des parents, les grands-parents, oncles et tantes (mariés) ; sur les côtés, il peut y avoir les témoins. Dans les autres rangs, c’est un peu moins clair, mais au deuxième rang, on a tendance à placer les frères, les sœurs, les cousins germains les plus âgés, les oncles et tantes célibataires… Derrière eux, on a les cousins les plus jeunes et les membres éloignés. Sans oublier les musiciens et les domestiques !

Ils sont nombreux à apparaître sur plusieurs photos, et pourtant, il faut faire du tri. Pourquoi ne pas s’intéresser à ce jeune homme aux oreilles décollées et aux yeux dans le vague, toujours au dernier rang ? Pourquoi délaisser cette ancêtre arborant chaque fois le même sourire pincé et le même regard plein de malice ? Pourquoi ne pas creuser l’histoire de cette mariée du jour, qu’on aperçoit ailleurs en train de porter une pile d’assiettes, l’air particulièrement grave, et une ressemblance frappante avec Patrick Dewaere ? Parce qu’il faut cibler les individus qu’on peut facilement attacher les uns aux autres par un lien de sang, à savoir les mariés et leurs parents dès lors qu’on les retrouve dans un autre rôle identifiable sur la photo qui précède ou qui suit.

Exemples d’individus « mis de côté » malgré leurs apparitions multiples – Spyridon Généalogie

Cela semble simple une fois le résultat présenté, mais celui-ci n’intervient qu’après des heures d’observation, de découpage numérique, de comparaisons, d’identification des liens selon la position… En tout cas, voilà à quoi pourrait ressembler l’arbre généalogique de la famille qui semble prendre le plus de place dans le lot de photos, et dont certains membres semblent traverser les époques, puisqu’ils sont présents à tout âge. J’ai justement représenté, lorsque c’était possible, l’individu avec deux portraits figurant deux époques de sa vie.

J’ai en outre voulu coloriser mes portraits (via Palette App) pour une meilleure visibilité sur les traits et les détails.

Arbre généalogique déduit des différentes photos – collection Spyridon Généalogie

La touche finale, pour bientôt ?

Maintenant que nous avons un dossier assez fourni sur les familles Roger-Perrier et que nous avons fait le tri dans les photos, il ne reste plus qu’à relier les deux exercices, afin de pouvoir nommer avec certitude chacun des portraits (pour m’y retrouver, j’ai attribué un prénom fictif à chaque individu récurrent, mais pas sûr que cela nous aide).

Je vais également me pencher sur l’existence et la conservation – ou non – des archives du personnel du BHV, cela pourrait être aussi utile qu’intéressant, puisque toute la famille Roger semble concernée par les magasins de la rue de Rivoli.

Enfin, j’ai cherché, en vain, où étaient enterrés Lucien Roger et Lucie Perrier. Les cimetières parisiens (intra comme extra-muros) n’ont pas plus de réponses que le cimetière de Draveil ou celui d’Yerres. Alors, petite faille dans le logiciel ou bien nos amants ont-ils été inhumés là où on ne s’y attend pas ?

Spyridon

Merci à Agnès Martzloff et Patrice Giguet pour leurs histoires de famille.

Sources complémentaires :
Les Centres de repli des régiments et formations militaires dans L’Ouest-Eclair du 11 août 1940
Marie-Claude Chamla, L’accroissement de la stature en France de 1880 à 1960 ; comparaison avec les pays d’Europe occidentale, 1964
Le blog Port-Gentil, Mandji y’Orungu
Colonel François Eglemme, Les unités du génie en 1939 – 1940, 2020
Les cartes des régions dévastées de l’IGN, 2021, sur le blog Genealomaniac

Crédits des photos illustrant les deux premiers arbres généalogiques :
Dona Rodrigue ; © SZ Photo / Bridgeman Images : Film scene with office worker (played by Laura la Plante) telephoning at her desk ; Coursdecouture.fr ; © SZ Photo / Scherl / Bridgeman Images : Germany A cashier in a self-service [market] takes the goods from a cart running on small wheels and types in the prices in the cash register. To the right of the cashier is a ‘Berkel’ scale ; A. Thuret — Château des ducs de Bretagne – musée d’histoire de Nantes : carte postale n°2 ; Lucien Roger, collection Spyridon Généalogie ; Madeleine Mignotte, collection Annie Martzloff


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