21 avril 2024
Frances Farmer

Frances Farmer, étoile captive

Entravée par de multiples étiquettes, prisonnière de la machine à rêves hollywoodienne, mains liées par ses addictions, puis recluse de force chez sa mère et dans les hôpitaux, Frances Farmer n’a connu un peu du goût de la liberté qu’à presque quarante ans. Sa carrière était alors loin derrière elle, et elle ne profitera pas bien longtemps de cette délivrance.

Retour, à l’occasion des 110 ans de sa naissance, sur le parcours tragique d’un esprit libre et singulier, notamment à travers le personnage de Josie Mansfield dans The Toast of New York, un rôle qui ressemble à une dramatique prophétie.

Too Many Parents1

Frances, née le 19 septembre 1913 à Seattle, est la petite dernière de la famille Farmer. Avant elle, Wesley, Elisabeth (morte d’une pneumonie avant la naissance de Frances) et Edith sont nés du mariage entre l’avocat Ernest Melvin Farmer et la diététicienne Lillian van Ornum, qui rêvait d’être actrice. Celle-ci avait eu une fille, Rita, d’un précédent mariage.

Ernest Farmer, Frances Farmer, et Lillian van Ornum – auteur inconnu

Au regard de la généalogie d’Ernest Farmer, il faut remonter au XVIIe siècle pour trouver un certain nombre de colons anglais, et quelques Néerlandais. Du côté de Lillian, c’est sensiblement la même histoire lorsqu’on regarde sa branche paternelle ; toutefois, sa propre mère n’a traversé l’Atlantique qu’en 1849, depuis les Cornouailles. Frances Farmer grandit dans un environnement en perpétuel mouvement et avec une profonde absence de repères. Dès l’âge de 4 ans, elle subit la séparation de ses parents et un déménagement à près de deux mille kilomètres vers le sud… à Los Angeles. En 1925, pourtant, les enfants sont mis dans un train à destination de Seattle, car Lillian trouve qu’il est trop difficile de s’en occuper tout en menant sa carrière à bien. Elle les rejoint cependant un an plus tard après l’incendie de sa maison. La famille est réunie, bien que Lillian et Ernest restent officiellement séparés. Ils divorcent en 1929.

Les matières premières

Bond dans le temps. Septembre 2023. Calé au fond de mon siège, je fixe l’écran mis à disposition par la Bibliothèque du cinéma (ou « Bibliothèque François-Truffaut »). J’ai peu d’attentes, mis à part le plaisir de découvrir Frances Farmer en train de jouer. Je l’ai déjà vue à l’écran, mais c’était dans un show télé où elle se racontait (This is Your Life, 1958). Cette fois, nous sommes en 1937, et la voilà à l’affiche de The Toast of New York de Rowland V. Lee, qui dépeint la vie de l’escroc James Fisk après la guerre civile.

Après vingt minutes de film – interminables tant la nouvelle pépite d’Hollywood se fait désirer –, Frances apparaît enfin. Elle ne minaude pas, elle joue, avec sa voix étonnamment grave et son regard profond. Voilà un an que les producteurs, les réalisateurs se l’arrachent pour son teint translucide, pour ses cheveux d’or, pour que la caméra se noie dans son regard et s’attarde sur sa taille de guêpe. Elle, elle ne cesse de répéter qu’elle n’est pas une poupée, qu’elle a milité pour l’Espagne et les droits des agriculteurs de Californie, que « Dieu est mort », et qu’elle se moque d’être glamour ou pas, qu’elle préfère être elle-même.

« Une énorme fabrique impersonnelle de personnalité à partir de ces deux matières premières que sont la beauté et la jeunesse »2

À l’image, Edward Arnold et Cary Grant campent parfaitement ces hommes qui ne la voient que comme un trophée (« vous allez désormais m’appartenir »), sûrs d’eux, mégalomanes, ils objectivent la pauvre Josie, qui n’a rien demandé, à tout bout de champ : « il vous manque juste quelques atouts » ; « j’ai toujours eu de l’appétit pour les jolies choses ». Ils n’hésitent pas à la qualifier d’« investissement ».

Et quand elle n’est pas un vulgaire objet de désir, elle n’est, pour ces messieurs, qu’une enfant pleurnicharde et sans cervelle. C’est ainsi qu’ils traitent Josie – comme Hollywood traite ses actrices – avec un paternalisme de chaque instant, sans considération pour son libre arbitre. Dès leur premier échange, lorsqu’il s’aperçoit qu’il l’a confondue avec sa patronne, Fisk dit à la jeune comédienne ce qu’elle doit faire, lui expose son plan sans même lui demander son avis. Ces épisodes suggèrent les vedettes, qu’on dit à l’envi « capricieuses » et qui ne seraient pas capables de décider pour leur propre vie.

Tue-t-elle ?

Frances Farmer va subir toute sa vie ce genre de manipulations. De la part des producteurs, nous l’avons vu, qui lui dictent sa vie dans les moindres détails (et pas seulement sur le plateau de tournage), mais aussi des institutions, qui décident de l’enfermer à chaque dérapage, et de sa propre mère, qui consent aux abominations infligées à sa propre fille.

En visionnant The Toast of New York, il est difficile de ne pas penser à Lillian quand apparaît le personnage de Fleurique, femme autoritaire, abusive et maltraitante envers Josie, le personnage joué par Frances. Elle semble aussi jalouse, comme Lillian vis-à-vis de sa fille, elle qui se rêvait en grande actrice. À l’aliénation mentale se mêle l’enfermement contraint. Frances, en proie aux addictions pour supporter la pression liée à son statut et à ses conditions de travail, multiplie les frasques, et celles-ci sont peu appréciées, si bien qu’elle se retrouve hospitalisée de force. Là-bas, elle subit une « cure de Sackel », un traitement de choc à l’insuline, qui engendrait fréquemment, chez les patients, une obésité, des lésions cérébrales, ou la mort.

À la fin de ce séjour de trois mois en enfer, et désormais loin des plateaux de cinéma, Frances, sous tutelle de sa mère, retourne vivre chez celle-ci. La cohabitation est un conflit permanent et violent, et Lillian renvoie son enfant entre les mains des psychiatres. Elle condamne, en connaissance de cause, sa « fille chérie » à cinq ans de maltraitance physique, de viols quotidiens, d’absences de soins, de locaux insalubres, de camisoles. Le critique de cinéma William Arnold évoque une lobotomie transorbitale, mais toutes les preuves réfutent ce point, y compris des aveux d’Arnold lui-même.

Why always me ?

Frances a été, comme tant d’autres (Marilyn Monroe, Loretta Young, Judy Garland… la liste est infinie), broyée par la machine hollywoodienne. Son cas est tout de même particulier : peu douée pour les mondanités et le léchage de bottes, esprit rebelle, elle ne s’est jamais totalement pliée à ce qu’on lui imposait, et c’est peut-être ce qui l’a tant isolée. Ainsi, pas l’ombre d’un.e de ses contemporain.e.s ne s’est ému de ses souffrances, et on a préféré faire, pendant plusieurs décennies, comme si elle n’avait jamais existé.

This is your life (1958)

Les interviews qu’elle donna durant ses dernières années, son autobiographie inachevée, et le travail de mémoire posthume réalisé par les amoureux du cinéma n’en sont que d’autant plus importants.

SPYRIDON

Sources :
Rowland V. Lee, The Toast of New York (film), 1937
Frances Farmer : This is Your Life (Part One), 1958 sur https://www.youtube.com/watch?v=de00c3ggHLw&t=232s
Kenneth Anger, Hollywood Babylone, 1959
Mathieu Larnaudie, Notre désir est sans remède, 2015
Aline Maynard, Comment Hollywood a broyé Judy Garland (et beaucoup d’autres actrices), pour Cheek, 2020
Arbre de Kees Willems (Geneanet)

  1. En référence au film du même nom, le premier dans lequel figure Frances (1936) ↩︎
  2. Le philosophe Edgar Morin sur Hollywood ↩︎

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *