19 juillet 2024
savonnette féministe

Hubertine Auclert : icône féministe à remettre au premier plan

Origines et postérité d’une femme prête à tout pour une cause : donner à ses semblables le droit de voter

Olympe de Gouges, Emmeline Pankhurst, Simone de Beauvoir, Simone Veil, Malala Yousafzai, Gisèle Halimi… Les figures féministes connues et reconnues sont souvent les mêmes. Par défaut ? Non, seulement parce que la masse a besoin de s’identifier à quelques noms déterminés, alors elle se sert dans ceux qu’elle voit régulièrement et qu’on lui rabâche.

Hubertine Auclert figure en bonne place dans le lot des noms oubliés, qu’on ne ressort du placard qu’en de trop rares occasions. Heureusement, des associations comme le Collectif Hubertine Auclert tentent de faire survivre – ou revivre – son œuvre et sa mémoire, notamment dans son département d’origine où les hommages se comptaient sur les doigts d’une main.

Place Hubertine-Auclert, Saint-Priest-en-Murat – auteur inconnu

POURQUOI S’EN SOUVENIR ?

Hubertine Auclert est sans conteste l’une des militantes féministes les plus courageuses et les plus convaincues de son époque, à savoir les décennies précédant la Première Guerre mondiale. Son combat et son œuvre, s’ils concernent les droits des femmes dans tous les domaines et à tous les étages, font du droit de vote de celles-ci une priorité. Elle multiplie les moyens pour se faire entendre : en créant une « société » qui donne la parole aux femmes ; en étant elle-même journaliste, puis auteure ; en portant de grands projets, jusqu’en Algérie ; en tentant de se présenter à une élection perdue d’avance ; et même en faisant dans le tapage médiatique !

Plaque devant l’école Hubertine-Auclert de Chazemais – photo Collectif H.A.

Il ne s’agira pas ici de développer les théories et les actes politiques d’Hubertine Auclert, car d’autres en ont parlé mieux que moi, dont elle-même, notamment dans Le Vote des femmes. À noter la sortie il y a deux ans de son journal personnel, grâce au travail de reconstitution de Nicole Cadène, publié sous le nom Journal d’une suffragiste.

PREMIERE GENERATION MOBILE

Notre héroïne du jour, qui fêtait le 170e anniversaire de sa naissance lundi dernier, ne cause que peu de tracas au moment de fouiller ses origines. Du côté du père, on trouve quasi exclusivement des fermiers, marchands, taillandiers, en tout cas assez riches pour être propriétaires, tous à Saint-Priest-en-Murat, dans l’Allier, là où Hubertine a vu le jour. Cinq kilomètres plus bas, on trouve la majorité des branches maternelles, à Montmarault, dont plusieurs boulangers. La seule curiosité se trouve trois générations plus tôt, lorsque Antoine Chanudet quitte son Puy-de-Dôme familial pour épouser Marguerite Villard à Montmarault… à seulement vingt kilomètres de chez lui, puisque les deux villages sont proches de la limite entre les deux départements.

Nicole Cadène devant la maison familiale, toujours debout – photo Collectif H.A.

D’importante par sa fortune, la famille Auclert s’impose encore davantage dans la commune lorsque Jean-Baptiste, le père, en devient maire en 1848. Destitué après le coup d’État de 1851 et féroce opposant à Napoléon III, il voit lui succéder… son aîné, Théophile, à l’opposé de l’échiquier politique. Il existait une grande animosité entre Hubertine et son frère, qui a sans doute inspiré – en partie – une certaine citation à cette dernière.

« Je suis presque de naissance une révoltée contre l’écrasement féminin, tant la brutalité de l’homme envers la femme, dont mon enfance avait été épouvantée, m’a de bonne heure déterminée à revendiquer pour mon sexe l’indépendance et la considération »
Hubertine Auclert

Si les aînés vivent à quelques kilomètres à la ronde (jusqu’à Beaune-d’Allier), les trois dernières s’enhardissent et gagnent la capitale, après un passage au couvent. Hubertine tente d’ailleurs de rentrer dans les ordres, mais on lui en refuse l’accès, car on doute de ses motivations. Grand bien leur en prit !

La mort de leurs parents assure une certaine indépendance matérielle aux trois jeunes femmes, qui réclament leur part d’héritage à Théophile – le nouveau chef de famille –, ce qui leur permet de quitter la région. En ce qui concerne Hubertine, elle sera hébergée chez Rosalie pendant un temps. Après quoi, elle déménage plusieurs fois, n’oubliant jamais d’emporter avec elle son buste de Marianne et son portrait de Georges Sand. Elle n’est jamais retournée à Saint-Priest-en-Murat, mais il lui est arrivé de rendre visite à ses sœurs restées dans la région.

A Paris, elle fait entendre sa voix, et entend bien faire entendre celle de toutes les femmes. Pendant quinze ans, elle multiplie les engagements, les coups d’éclat, les publications… Son action la plus célèbre durant cette période reste son refus de payer l’impôt à partir de 1880 car « en l’absence de représentation légale, les femmes ne devraient pas être imposables ».

Je ne lui ai connu qu’une aventure, du reste des plus honorables, dans sa vie. Elle eut besoin un jour d’un secrétaire pour expédier l’énorme correspondance que provoquait ses campagnes, et elle choisit un jeune journaliste un peu frêle, Antonin Lévrier, garçon de talent lettré, nature poétique et tendre. Un beau jour, nous apprenions le mariage de la présidente de la Société le « Droit des Femmes » et de son secrétaire. Quelques mois après, le jeune ménage partait pour l’Algérie, où Antonin Lévrier avait été nommé juge de paix, à Laghouat, aux confins du désert. Ce furent quelques mois d’une courte idylle, Antonin Lévrier mourut de la poitrine en dépit du climat, et Hubertine Auclert, qui est demeurée fidèle à celui qu’elle avait tendrement aimé, revint reprendre la lutte pour ses idées qui ne paraissent pas aujourd’hui si étranges et dont plusieurs sont devenues des réalités.

« J.-B. » dans Indépendance belge, le 11 avril 1914

Le couple n’aura pas d’enfants ; il convient cependant de ne pas tirer trop de conclusions sur cet état de fait, car rien dans la correspondance ni dans les écrits personnels d’Hubertine ne donne d’indice sur l’hypothétique choix de la part du couple de ne pas avoir de descendance.  

En Algérie, Hubertine consacre beaucoup de son temps à l’écriture, produisant quelque 413 articles pour Le Radical algérien, et amorçant son premier livre à paraître, Les Femmes arabes en Algérie. Elle est alors l’une des premières à s’intéresser au sort des femmes victimes de la colonisation.

La mort d’Antonin la pousse à rentrer à Paris dès 1892.

JUSQU’À LA FIN

A bientôt 45 ans, Hubertine Auclert a encore de l’énergie à revendre, et elle multiplie les sorties médiatiques pour faire parler du droit de vote des femmes, qui vont de briser une urne à se présenter elle-même aux élections législatives, ce qui ne lui est pas accordé ; les journaux parisiens ne se font pas prier pour relater ses aventures !

Pour autant, les dernières années sont difficiles. Elle connait des difficultés financières, et sa santé décline. Toujours selon le fameux « J.-B. », de l’Indépendance belge, cité plus haut : « la dernière fois que je la vis, il y a un mois, dans son modeste logement de la rue de la Roquette[1], elle ne pouvait presque plus parler ». Elle sait sa mort proche, et, résignée, rédige… sa propre nécrologie, laissant seulement le soin aux survivants de remplir la date et l’heure ! La dernière survivante, Marie, se désolera de ne pas avoir trouvé assez tôt ce faire-part de décès pour le moins original.  

ICÔNE OU VIEILLE GLOIRE ?

Il n’est pas évident de mesurer l’ampleur de la notoriété d’Hubertine Auclert à l’heure de sa mort. Si Paris Journal, Soleil, Événement, Temps, La Liberté, Le Journal du Soir, L’Autorité, L’Aurore, Paris-Nouvelles, La République, XIXe siècle, Libre Parole et la plupart des quotidiens régionaux ne font que copier la même nécrologie en changeant deux ou trois mots pour la forme, d’autres prennent la peine de rédiger un véritable hommage.

Ainsi, le Patriote de Bruxelles « se doit de donner un dernier et respectueux salut à la noble, à la grande féministe » qui « fut la plus sincère, la plus constante et la plus belle incarnation de la femme rêvée », là où La Petite Gironde en parle comme d’« une des premières et des plus ardentes », ce sur quoi s’accordent Le Miroir et L’Union républicaine.

Place Hubertine-Auclert, Paris XIe – collection personnelle

D’autres creusent plus loin en insistant sur les conséquences de ses actions, comme L’Intransigeant ou La Démocratie, arguant qu’elle meurt « au moment où le mouvement dont elle fut la promotrice semble naturel à bien des Français » et « à la veille de voir ses vœux se réaliser ». L’Évenement résume ainsi : « C’est Hubertine Auclert qui a fait pousser les germes de la moisson féministe qui se dessine aujourd’hui ». Mieux, pour Petite République, si « on rit beaucoup » au départ, il en résulte des conséquences dans le monde entier : « l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Finlande, la Norvège, l’Amérique […] sans l’entraîner, se donnèrent en exemple à la France ».

Dans le monde entier, vraiment ? Tant pour Le Figaro et ses perroquets, selon qui elle a combattu « vainement » – le terme répété à chaque paragraphe – que pour La Vie Féminine (« elle a été à la peine, elle ne sera pas à l’honneur… »), sa portée sera bien moindre. Pour les plus radicaux, Le Gaulois et le Rapide de Toulouse en tête, son seul public était composé de « quelques femmes belliqueuses » et « quelques exaltées », et avait déjà disparu de la place publique depuis longtemps (« les jeunes générations en avaient peu entendu parler »). Drôle d’hommage ! La réserve et la pudeur ont parfois du bon…

On passera rapidement sur les régionaux à la peine sur les faits, entre ceux qui ont lu son nom un peu vite (« Mme Hubert »), ou dont la calculatrice était en panne (et qui affirment qu’elle débarque à Paris en 1851, à l’âge de trois ans donc), pour dire un mot des nombreux hommages de la presse internationale, citant pêle-mêle Secolo XIX (Gênes) la Gazetta del Popolo (Turin), le Times, le Morning Post et le Daily Telegraph (Londres), Algemeen Handelsblad, Telegraaf (Amsterdam) et Vossische Zeitung (Berlin). Qu’ils sont nombreux, pour une femme que plus personne ne connait !

Discours de Caroline Kauffmann aux obsèques d’Hubertine Auclert – Le Journal du 11 octobre 1914

Son cortège, est, en tout cas, suivi d’une palanquée d’admiratrices, et la vieille garde féministe est rassemblée pour les hommages, malgré la pluie battante : les doyennes Camille Belilon (63 ans), Marie Bonnevial (72 ans), Caroline Kauffmann (62 ans), mais aussi Marguerite Durand (50 ans) et Maria Vérone (39 ans) sont là pour saluer une dernière fois leur amie.

ET APRÈS

Si Hubertine Auclert est bel et bien disparue, et qu’on n’enterre les gens qu’une seule fois, ce n’est pas le dernier attroupement qu’on verra autour de sa tombe. En effet, tous les ans, à l’occasion de son anniversaire (de naissance et de mort, puisqu’ils ne sont espacés que de deux jours), des groupes féministes et des sympathisantes s’y réuniront.  

Tract – Bibliothèque historique de la ville de Paris

Elle est enterrée au cimetière du Père-Lachaise avec son mari, ainsi qu’avec sa sœur cadette, Marie (morte en 1934), et son beau-frère, Lucien Chaumont. Elle ne laisse pas d’héritier, mais plus d’une douzaine de neveux et nièces, le plus fameux d’entre eux étant le médecin militaire Émile Auclert, chevalier de la Légion d’honneur. Il aura lui-même un fils brillant, Pierre Auclert, pianiste et compositeur reconnu par la profession.

Tombe d’Hubertine Auclert au cimetière du Père-Lachaise – photo APPL (Amis et Passionnés du Père-Lachaise)

Si les réunions en la mémoire d’Hubertine Auclert se font plus rares et surtout moins fréquentées, son principal cheval de bataille, le droit de vote des femmes, aura un résultat concret trente ans précisément après sa mort, puisqu’il est accordé en 1944. Et elles votent effectivement pour la première fois aux législatives d’octobre 1945 !

Si notre héroïne du lundi a été délaissée par le public et les médias au profit d’autres figures, il reste de nombreux témoignages sur sa vie, grâce à l’incroyable dévotion de Marie-Louise Bouglé (1883-1936) à documenter et rassembler tout ce qu’elle trouvait sur les mouvements féministes et pacifistes, mais aussi aux Mona Ozouf, Nicole Cadène et Maïté Albistur aujourd’hui, ainsi qu’aux anonymes des associations.

Merci à elles.

LP

Un grand merci surtout à Marie-Jo Fillère, du collectif Hubertine-Auclert, pour l’enthousiasme dont elle a fait preuve lorsque j’ai voulu nourrir mon article d’anecdotes et d’informations complémentaires


[1] Au n°151 de la rue, où l’on peut toujours voir, au-dessus de la devanture du Café Merlin

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