19 juillet 2024
Chemin de fer Saïda illustration

Déracinements, soutiens de famille et homonymes : le grand voyage des Sandré

Ou l’histoire et la généalogie de Jean Célestin Sandré, mon arrière-arrière-arrière-grand-père, né un 1er avril.

LES BALBUTIEMENTS

J’ai eu l’ambition, en ce qui concerne cet article, de parler de l’ascendance de Jean Célestin Sandré, du côté mosellan, celui où l’on croise des particules et où l’on fabrique le verre. M’étant beaucoup trop étendu, j’ai décidé de remettre cette étude à plus tard.

À l’occasion de son anniversaire, nous allons plutôt nous concentrer sur la famille proche de mon quadrisaïeul (sosa n°56), sur sa vie, et sur sa mort… incertaine.

Jean Célestin Sandré est né le 1er avril 1859 à Saïda, petite bourgade du Nord-ouest algérien, en altitude (900 mètres). Son père était Jean Baptiste Sandré, monteur en cuivre à Paris, issu d’une famille de verriers, et qui a déjà 49 ans lorsque naît Célestin ! Sa mère était Louise Euphrasie Ménetrier, sans profession, treize ans de moins, et fille de porcelainier.

VOYAGE SANS RETOUR

La famille Sandré fait partie de la première génération de colons vers l’Algérie, puisqu’elle a très probablement pris le convoi du 19 octobre 1848, qui s’arrête à Marseille le 2 novembre et embarque à bord du Magellan pour arriver en Algérie (à Mostaganem) le 6 novembre 1848. Ce convoi comporte 822 « adultes » et 63 « enfants de moins de deux ans ». On promet aux artisans parisiens, face à leurs difficultés économiques, une aide financière importante s’ils acceptent de faire le grand voyage. En Algérie, Baptiste abandonne, comme beaucoup, sa vocation pour cultiver les terres algériennes, d’abord à Rivoli (aujourd’hui Hassi Mameche), puis Saïda.

Baptiste et Euphrasie partent avec trois enfants : Jean Fréderic Sandré, cinq ans, Julien Félix Sandré, un an, et la petite dernière, Cécilia Eugénie Sandré… née dix-neuf jours plus tôt ! Peut-être aussi avec Jules Achille Sandré, leur aîné (né en 1841), et Reine Euphrasie Sandré, leur première fille (née en 1845). Rien ne le prouve, car je n’ai ni trace de vie ni date de décès. Il est certain, à l’inverse, que leur quatrième enfant, Achille Hippolyte Sandré, ne faisait pas partie du voyage, car il est mort à l’âge d’un an et demi en 1847.

Le couple vit trois autres naissances en Algérie : celle de Pauline Eulalie, qui ne survit pas à sa première année ; Pierre Alexandre, en 1855 ; et enfin notre Célestin, alors que la famille a quitté Rivoli pour Saïda, il y a précisément 164 ans. Il a les cheveux, les yeux et les sourcils noirs, un menton rond et le visage ovale. A 20 ans, il mesurera 1m69, ce qui est plutôt grand pour l’époque. Entre temps, il a perdu son grand frère, Fréderic, mort à 27 ans, et enterré au cimetière chrétien de Saïda. La tombe semble dressée comme un monument, alors qu’on suppose la famille très pauvre… Surprenant ! En fait, en consultant d’autres archives du cimetière de Saïda, je m’aperçois qu’il est commun d’avoir des tombes ainsi érigées, et non au ras des pâquerettes.

Cimetière chrétien de Saïda –
photo @Lucky2119

LA FAMILLE AVANT LA PATRIE

En 1879, Célestin atteint l’âge auquel il est supposé faire son service militaire, après avoir reçu un enseignement primaire (plus développé que simplement « lire et écrire ») : il est dispensé de l’armée active, car son père est septuagénaire, conformément à l’article 17. Il est jugé préférable qu’il soit au soutien de sa famille.

Il rejoint donc directement l’armée de réserve, dans laquelle il fera trois périodes d’exercice, tous les deux ans, en automne (1882, 1884, 1886), pour une durée d’un mois à chaque occasion. Il vit à l’époque à Frenda, à plus de cent kilomètres de ses vieux parents, où habitent également sa sœur, Cécile, et son beau-frère, Émile Théophile Salessy, avec leurs trois enfants. Il semble, pour être précis, qu’il ait déménagé en décembre 1882 : on peut penser qu’il est allé soutenir sa sœur après le décès d’Emile, survenu en octobre.

Il aurait dû effectuer une quatrième période d’exercices, mais il est classé « soutien de famille ». Son père est sans doute mort, et sa mère se retrouve à élever seule, à soixante-cinq ans, deux petits-enfants : Cécile est morte le 15 avril 1887. Elle laisse trois orphelins, Fréderic Joseph Salessy, Emile Célestin Salessy, et Adrien Charles Salessy. De façon étonnante, elle ne devient pas tutrice de Fréderic, mais seulement d’Emile et Adrien, alors que le premier n’a que douze ans.

Le Progrès (Mascara) du 12 octobre 1898

Autre fait étonnant : bien que « soutien de famille », Célestin est toujours, a priori, à plus de cent kilomètres de Saïda, où il ne reviendra qu’en 1893. Il est d’ailleurs inscrit sur les listes électorales de la commune en 1894, où l’on apprend qu’il est maçon et vit rue Gambetta.

Célestin passe dans l’armée territoriale, où il effectue une période d’exercices de treize jours en mai 1892. C’est sa dernière période, même s’il ne sera définitivement libéré d’obligations militaires qu’en 1905.

TRANSMETTRE

C’est dans les années 1880 qu’il rencontre et épouse Eugénie Euphrasie Bourgeois, fille d’un négociant (ancien quincaillier) et d’une modiste, tous deux lyonnais, venus faire affaire en Algérie plus tôt encore que la famille Sandré. Et celle-ci le devance en âge de près de dix ans !

Vont arriver au moins cinq naissances : Jeanne (1888 ou 1889) et Georges (1890) à Frenda ; Marcelle (1895 ou 1896), Albert (1898) et Lucien (1907 ou 1908, sa mère a alors presque la soixantaine !) à Saïda.

Je perds la trace de Jeanne, Marcelle et Lucien après 1911, la famille habitant toujours à Saïda, rue Chevallier. Les filles sont couturières, Lucien est enfant.

APRÈS LUI

Georges Eugène Sandré, l’aîné des garçons, est trop frêle pour le service militaire, qui est reporté. On note que, contrairement à son père, il était blond, avec les yeux marron, et bien plus petit (1m60) ; mais il est maçon comme lui. Il est classé « soutien de famille indispensable » le 17 janvier 1913 : on peut penser que Célestin est mort à cette date, ou dans les semaines qui ont précédé, ce qui va nous amener à clore cet article. Deux ans plus tard, Georges part combattre en métropole (c’est la première trace d’un retour en France depuis le grand départ de 1848), et se retrouve blessé par deux fois par éclat d’obus, dans la Marne en 1915 (deux mois de convalescence) et dans la Meuse en 1916 (quatre mois et demi). Il en profite pour se marier avec Laurentine Andraud en Haute-Loire (mais que fait-il par là-bas ?), sans témoins de son côté, et avec le consentement à distance de sa mère. Ils divorcent huit ans plus tard, et Georges file au Maroc, à Kénitra. Il a un fils, Eugène Jean Louis Sandré, en 1935, avec Léonore Sola.

Albert Jean Sandré, téléphoniste, commis aux chemins de fer, puis régisseur comptable, a une fiche matricule quasiment vide : mis à part l’état civil, il y est simplement indiqué « rayé, inscrit à Meknès ». On comprend qu’avant ses 20 ans, diplômé d’un brevet, il est déjà parti au Maroc (précisément à Aïn-Jemaa). Je n’ai donc pas ses informations militaires, mais comme il était de la classe 1918, il est probable qu’il ait participé à la toute fin de la Première Guerre mondiale.

Après quoi, Albert rencontre Luisa Galindo, d’une famille andalouse, née en Algérie, dont il a deux premiers enfants qui portent les prénoms de ses frères, Georges Maurice Sandré (1923) et Lucien Sandré (1925). Le nom de leur mère n’est pas inscrit sur leur acte de naissance (il ne le sera que plusieurs décennies plus tard), car celle-ci était toujours mariée à un Espagnol, porté disparu. Comme il n’y avait ni divorce ni acte de décès, elle ne pouvait se remarier. Se sont-ils quittés ? Y avait-il des apparences à sauver ? En tout cas, Albert se marie à une autre femme (mais toujours une Espagnole), Natividad Estefania Moutte, à Oran en 1927. Ils divorcent dix ans plus tard, et Albert épouse finalement Luisa le 6 juillet 1938 à Casablanca. Ils ont deux autres enfants, René Sandré (mort enfant et dont je n’ai pas trouvé de dates ni d’acte), et Gilbert Jean Lucien Sandré (en 1943).

Archives famille Sandré

Georges Maurice Sandré est mon arrière-grand-père. Il était brun, comme son grand-père Célestin, alors que ses frères avaient la blondeur de leur père, de leur oncle Georges, et probablement de la famille Bourgeois. Ses enfants vous raconteraient la suite mieux que moi.

POUR CONCLURE

Écrire un premier article m’a appris beaucoup de choses. Je pensais rédiger tout ce que je savais, étoffer avec quelques précisions, et m’amuser à construire un récit. Je ne pensais pas y passer tout ce temps, découvrir tant de nouveautés, m’y noyer parfois, et j’ai pu constater à quel point faire une recherche à destination d’un public était un exercice différent de la recherche personnelle. C’était extrêmement enrichissant, et j’ai hâte d’attaquer le suivant !

Spyridon

Sources complémentaires :
Collectif, Histoire de l’Algérie à la période coloniale, 1830-1962, 2014.
Nicole Fouché, L’Emigration française. Etude de cas : Algérie, Canada, Etats-Unis, 1986.
ANLB (site documentaire), Aïn-Nouissy/Noisy-les-Bains. Toute l’histoire d’un village d’Algérie, 2015.

Merci à Vanessa et Gilou pour le portrait de famille 💜

Une réflexion sur «  Déracinements, soutiens de famille et homonymes : le grand voyage des Sandré  »

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