25 mai 2024
Course Landaise

Les rives de l’Adour, forgeuses de héros

Itinéraire d’un résistant, aussi Landais que Gersois – selon de quel côté on se place – qui a toujours pris le taureau par les cornes.

Laissons un instant notre XIXe siècle fétiche pour nous intéresser à des événements plus contemporains, dans le cadre du challenge UPro-G de mai, et par la même occasion rendre hommage à un arrière-grand-oncle, à l’occasion du septième anniversaire de sa disparition.

Rayon rapproché

Fernand Jean Auguste Labarthe est né le 2 mai 1926 à Barcelonne-du-Gers. On situe ses origines familiales, au moins depuis la Révolution, dans un rayon très serré autour de la frontière gerso-landaise : Cazères-sur-l’Adour, Hontanx, Saint-Loubouer, Barcelonne-du-Gers, Aire-sur-l’Adour, Nogaro…

Son grand-père maternel, Louis Capdeville (1835-1913), issu d’une famille d’agriculteurs propriétaires, avait épousé la jeune Marie Lagarrosse (1851-1916), ménagère et descendant elle aussi d’une famille de cultivateurs.

Ses grands-parents paternels étaient aussi des ruraux, même si sa grand-mère, Marie Lugarry (1859-1917), avait embrassé le métier de couturière ; le grand-père, Jean Marie Labarthe (1856-1916), était lui un agriculteur, n’ayant pas suivi la voie de ses propres père et grand-père, forgerons. Selon La Dépêche du 23 mai 2015, Jean Marie Labarthe aurait aussi été « écarteur », un des deux types de torero dans les courses landaises, avec le surnom de « Paulus », mais je n’ai trouvé aucune autre source pour confirmer ces informations.[1]

Sa mère, Maria Capdeville, domestique, était la dernière d’une famille de quatre. Son père, le cordonnier Paul Joseph Labarthe, était lui l’aîné de quatre, et n’avait transmis ni la longueur de son nez ni sa santé précaire à Fernand. Ils s’étaient mariés le 19 août 1910, alors que Paul venait d’avoir 26 ans et que Maria allait en avoir 25.

Paul Joseph Labarthe – collection personnelle

Fernand serait leur dernier enfant, car ils avaient tous les deux dépassé la quarantaine en cette année 1926.

Le précédaient :

  • Marcel Jean Labarthe, 12 ans
  • Georgette Labarthe, bientôt 9 ans, mon arrière-grand-mère
  • Alice Labarthe, née cinq ans plus tôt et décédée à seulement vingt-huit jours

Rancune tenace

Il va sans dire que la Première Guerre mondiale, que Fernand n’avait pas connue, avait laissé une marque indélébile sur cette famille du Sud-Ouest. Si ses grands-parents, tous morts en l’espace de quatre ans (entre 1913 et 1917), n’étaient pas des victimes directes de la guerre (bien qu’ils avaient peut-être subi les dommages collatéraux liés à l’économie, la nourriture, les soins), la génération suivante, celle de son père et de ses oncles, avait été durement touchée.

Côté Labarthe, tous survécurent avec des fortunes diverses : Paul, le père de Ferdinand, fut gazé et sortira de la guerre avec des problèmes cardiaques conséquents – on en reparlera par la suite. L’impact des combats est cependant difficile à mesurer puisqu’il avait déjà une santé fragile qui l’avait envoyé d’abord en services auxiliaires. Camille, le deuxième en âge, ne participa pas au conflit en raison d’un emphysème chronique. Émile, lui, fut blessé dès septembre 1914 à la jambe gauche par un éclat d’obus, ce qui ne l’empêcherait pas de retourner au front et d’être cité pour « son courage, son calme et son sang-froid » l’année suivante ; il part pour « l’Orient »[2] en 1918, mais revient avec le paludisme. Jean, le benjamin, a quinze ans en 1914, il est donc trop jeune pour aller à l’abattoir.

Chez les Capdeville, par contre, c’est l’hécatombe : Maria perd d’abord son beau-frère, Jules Barrouillet, le 25 janvier 1915, lors de la Bataille de la Creute, dans l’Aisne, qui fera près de 2000 victimes en moins de quarante-huit heures, puis ses propres frères. Pierre, qu’on pensait chanceux car il avait été placé en services auxiliaires en raison de sa petite taille, est gravement blessé dans un accident (probablement une explosion) à la poudrerie de Saint-Médard-en-Jalles [3] où il travaillait, et en meurt le 7 septembre 1916. Jean, l’aîné, meurt d’une maladie contractée en service, le 21 septembre 1918.

Poudrerie de Saint-Médard-en-Jalles – Association « Le Patrimoine de Saint-Médard-en-Jalles »

Le petit Fernand gardera en héritage un sentiment anti-allemand pas franchement rare dans la France de l’entre-deux-guerres, mais particulièrement féroce, de toute évidence, chez les familles les plus décimées.

La fougue de la jeunesse ?

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, le jeune Barcelonnais, qui vient d’obtenir son certificat d’études, travaille comme apprenti à la régie municipale d’Aire-sur-l’Adour. Âgé de 13 ans en 1939, il va sans doute passer la guerre à travailler et à soutenir sa famille. Mais voilà qu’un beau jour, un général de Mont-de-Marsan, qui gère le cinéma installé depuis 1937 dans la « Halle aux grains », lui propose d’être son assistant à la projection ; cette opportunité va, l’air de rien, bouleverser le destin de l’adolescent.

En 1944, Fernand, 18 ans, et Marcel, 24 ans, rejoignent le corps franc Pommiès, un groupe de 9000 résistants répartis dans tout le Sud-Ouest, et plus précisément la brigade Carnot, sous les matricules 11440 et 11437. Ils sont chargés de surveiller les routes de la région, des parachutages, du transport des armes, mais surtout de la transmission de messages en tant que radioélectriciens. Dans leur dossier, consultable au Service historique de la Défense, à Vincennes, il est inscrit qu’ils ont servi « avec courage et discipline ». Sa sœur Georgette est à Paris : son mari y travaille – et il vole du charbon aux Allemands.

Le cinéma sera réquisitionné par l’armée allemande pour motiver les troupes à l’aide de films de propagande. Les récits de son père sont encore vivement ancrés dans la mémoire du jeune résistant[4], alors, au risque de quitter sa brigade résistante, il décide de saboter les projections, et s’enfuit, puisqu’il n’a plus d’autre choix.

Il part à vélo, sans se faire prendre, et roule pendant onze jours, jusqu’à la forêt d’Écouvé, en Normandie, où il rejoint la 2e division blindée du Général Leclerc, stationnée à Argentan. Il y retrouve un Barcelonnais, M. Lamigou, qui fait de Fernand un pointeur sur le char d’assaut de type M7 L’Épurateur.

Sur son nouveau joujou, il participe à la libération de Paris en août, de Strasbourg en novembre, où il reste quelques mois, puis de Royan en avril 1945. Là, il est décoré, notamment pour avoir pris d’assaut un blockhaus allemand. Le novice ne s’arrête pas en si bon chemin et part… en Allemagne, où il suit la 2e DB à Berchtesgaden, où se trouvait le fameux Berghof de Hitler (qui, lui, est à Berlin, dans son bunker). Néanmoins, il ne participe pas réellement aux opérations, car il est grièvement blessé le jour de son arrivée : il sera soigné dans un hôpital américain, puis rapatrié à Fontainebleau en avion pour y recevoir une prothèse de genou, et enfin à Bordeaux où il termine sa convalescence.

Les dates concernant le cinéma et la fuite sont floues ; à l’inverse, pour la suite des événements, il est facile de retrouver les dates de la libération de chacune des villes. Des éléments sont rapidement démentis (dans un article, il est dit que Fernand participe à la libération de Paris… le 6 juin), d’autres demeurent mystérieux (il serait parti fin avril, alors que la 2e DB n’arrive à Argentan qu’en août). Son dossier de FFI donne lui des indications importantes, mais parfois contradictoires avec le récit : Fernand aurait fait partie du corps franc Pommiès du 6 juin 1944 au 23 août 1944, et il serait « rentré dans ses foyers » le 11 novembre 1944.

Fernand Labarthe et ses médailles, le 8 mai 2012 – photo de J.G. pour La Dépêche du Midi

S’il est difficile de démêler avec précision la réalité des faits au milieu des différentes sources, il n’en reste pas moins que Fernand Labarthe fut sans doute l’adolescent héroïque raconté par tous et honoré partout, comme en témoignent les nombreuses médailles qu’il portait toujours sur sa veste lors des cérémonies commémoratives – qu’il ne manquait jamais.

Le vélo et la vachette

Pas de « repos du guerrier » pour notre héros : après tout, il n’est même pas majeur selon la loi en vigueur ! Après la guerre, il redevient tout simplement projectionniste au cinéma d’Aire, jusqu’en 1962 et la fermeture de la salle. Il lance alors des projets à la pelle : non seulement il ne lâche pas le cinéma en faisant construire un cinéma plus grand juste à côté de l’ancien, mais il s’implique aussi dans le cyclisme, en tant que président du Vélo club aturin, et dans la course landaise, en commentant les événements. C’est sous sa présidence qu’est construit le vélodrome d’Aire-sur-l’Adour, inauguré par Jeannie Longo en 1986, et où eurent lieu des Championnats de France en 1988.

En 1963, Fernand Labarthe (à droite) organise une course cycliste remportée par le jeune Luis Ocaña (au centre), qui remportera dix ans plus tard le Tour de France –
photo de l’association « Barcelonne du Passé vers le Présent »

La vie, elle, a continué son cours, avec un mariage, des enfants, mais aussi la perte de ses parents et de son frère aîné.

Après tant d’années à dépenser son énergie pour défendre son pays, sa famille, et les traditions du Sud-Ouest, Fernand a enfin obtenu une retraite bien méritée, où il a pu s’adonner à l’aéromodélisme – entre deux commémorations, bien sûr. Sa santé a fini par décliner, et après plusieurs longues hospitalisations, il est décédé le 22 mai 2015 à la maison médicale de Socoa, ce qui correspond probablement à l’EHPAD Putillena d’Urrugne, à 170 kilomètres de la frontière gerso-landaise. Ses obsèques, qui eurent lieu le 26, à Barcelonne-du-Gers bien sûr, firent grand bruit, et les quotidiens régionaux ne manquèrent pas de les relayer.

Je conclurai brièvement en vous révélant que, malgré ma soif de découverte et mes recherches constantes, je n’avais pas connaissance de cette histoire jusqu’à ce que la curiosité de ma mère la fit tomber sur des articles de presse la relatant. Vos arbres regorgent sans doute aussi de mille histoires et de héros méconnus, alors n’arrêtez jamais de fouiller !

LP

Sources complémentaires :
Anonyme, Barcelonne-du-Gers. Fernand Labarthe, le dernier combattant, le 16 mai 2012
Anonyme, La fin du combat pour Fernand Labarthe, dans La Dépêche du Midi, le 23 mai 2015
Cyrille Vidal, Au revoir Fernand, sur Cyrille Vidal Photographe, le 24 mai 2015
Charles Latterade, Fernand Labarthe, ancien de la 2e DB, s’en est allé, dans Sud-Ouest, le 25 mai 2015
jcgrems, Les Fêtes et la course landaise, sur Barcelonne du passé vers le présent, le 5 janvier 2017


[1] Il ne s’agit pas non plus de Louis Capdeville (voir plus haut), car il est bien précisé que le fameux « Paulus » était l’écarteur de Barcelonne-du-Gers.
[2] Le « front d’Orient » de la Première Guerre mondiale n’envoyait pas les soldats français jusqu’au Japon : il s’étendait plutôt autour de la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, et l’Ouest russe.
[3] Travailler à la poudrerie n’était pas aussi dangereux que d’être envoyé au front, mais tout de même : outre l’accident de septembre 1916, on compte trois explosions, un sabotage, l’introduction d’un engin explosif et un incendie dans les deux ans qui suivent.
[4] De plus, son oncle, Jean Ferdinand Labarthe, qui avait échappé à 14-18, a été fait prisonnier à Dunkerque en 1940.

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